Auguste Blanqui, Elie et Elisée Reclus, Eugène Pottier, Eugène Varlin, Jules Vallès, Louise Michel, Francisco Ferrer, Jean-Baptiste Clément, Pierre Kropotkine, Pierre-Joseph Proudhon, Michaël Bakounine, Marius Lepage. Si je vous ai cité les noms de ces personnages connus en introduction de ce tracé, c’est que ceux-ci ont la particularité d’avoir été à la fois anarchistes et franc-maçons.
Notre Frère Proudhon, qui voulait dénoncer le gouvernementarisme parlementaire, disait que « être gouverné c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé par des êtres qui n’ont ni le titre ni la science ni la vertu. Etre gouverné c’est être à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est sous prétexte d'utilité publique et au nom de l'intérêt général être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre réclamation, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !»
J’ai trouvé surprenant qu’on puisse rejeter toute obéissance à un état, même parlementaire, et en même temps s’affilier à une organisation aussi stricte et contraignante que la Franc-Maçonnerie. Alors je me suis posé la question comment peut-on conjuguer ces 2 appartenances ? C’est ici, je le pense, qu’il nous faut travailler avec l’aide de notre pavé mosaïque. La Franc-Maçonnerie représentée par les carrés blancs et l’anarchie par les noirs, comme il se doit. Le travail que je vous propose ce soir est de trouver un chemin ésotérique sur le fil ténu entre les carrés noirs et blancs du pavé, entre Franc-maçonnerie et anarchie. Travaillons sur le triangle maçonnique pour passer du chiffre 2, symbole de l’opposition des contraires apparents au nombre 3, symbole de l’unité, de la voie ésotérique que nous trouverons grâce à la synthèse de ces oppositions et à notre travail en Loge.
En premier lieu, faisons un petit retour sur ce qu’est réellement l’anarchie et en démystifiant les connotations que l’on peut faire.
« L’anarchie (du grec an-, préfixe privatif : absence de, et arkhê, commandement, ou « ce qui est premier ») désigne la situation d’une société où il n'existe pas de chef, pas d'autorité unique. Il peut exister une organisation, un pouvoir politique ou même plusieurs, mais pas de domination unique ayant un caractère coercitif. L’anarchie peut être expliquée comme le refus de tout principe premier et comme la revendication de la multiplicité face à l’unicité.
Les premières expressions d'une philosophie libertaire peuvent être trouvées dans le taoïsme et le bouddhisme. Au taoïsme l'anarchisme emprunte le principe de non-interférence avec les flux des choses et de la nature, un idéal collectiviste et une critique de l'État ; Au bouddhisme, l'individualisme libertaire, la recherche de l'accomplissement personnel et le rejet de la propriété privée.
Un courant individualiste et libertaire peut également être trouvé dans la philosophie de la Grèce antique, dans les écrits épicuriens, cyniques et stoïciens.
Certains éléments libertaires du christianisme ont influencé le développement de l'anarchisme, en particulier de l'anarchisme chrétien. À partir du Moyen Âge, certaines hérésies et révoltes paysannes attendent l'avènement sur terre d'un nouvel âge de liberté.
L'anarchisme est un courant de philosophie politique développé depuis le XIXe siècle sur un ensemble de théories et pratiques antiautoritaires. Fondé sur la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et le refus de toutes contraintes découlant des institutions basées sur ce principe, l'anarchisme a pour but de développer une société sans domination, où les individus coopèrent librement dans une dynamique d'autogestion. Les Anarchistes dits « spontanéistes » pensent qu'une fois la société libérée des entraves artificielles que lui imposait l'État, l'ordre naturel précédemment contrarié se rétablirait spontanément, ce que symbolise le « A » inscrit dans un « O ». Ils se situent dans une éthique du droit naturel (elle-même affiliée à Rousseau). D'autres pensent que le concept d'ordre n'est pas moins « artificiel » que celui d'État.
Le mot anarchie est souvent employé comme un repoussoir par des personnes considérant essentiel le principe fondamental d’autorité pour indiquer une situation de désordre, de désorganisation, de chaos, sur la base de l’hypothèse implicite que l’ordre nécessiterait une hiérarchie. Or, le mot correct pour une situation de désordre social, sans lois, sans règles, où les différends se régleraient par la seule violence physique (armée ou non), est l’anomie. Cette situation peut être liée à une volonté de domination réciproque de plusieurs pouvoirs concurrents, à une réaction de désespoir face à une société moribonde.
Pour les anarchistes, au contraire, l’ordre naît de la liberté, tandis que les pouvoirs engendrent le désordre. Certains anarchistes useront du terme acratie, du grec « kratos » (le pouvoir) et du « a » (privatif) donc littéralement « absence de pouvoir », plutôt que du terme « anarchie », qui leur semble devenu ambigu, porteur d’une trop grande connotation négative. De même, certains anarchistes auront plutôt tendance à utiliser le terme de « libertaires » pour se désigner.
L’anarchie n’est pas un chaos, mais la situation harmonieuse résultant de l’abolition de l’État et de toutes les formes de l’exploitation de l’humain par l’humain. Basée sur l’égalité entre les individus, l’association libre, bien souvent la fédération et l’autogestion, voire pour certains le collectivisme, l’anarchie est donc organisée, structurée.
On peut noter que chez tous les anarchistes la qualité indispensable est la responsabilité individuelle (associé au droit naturel si cher à Emmanuel Kant) qui permet d’agir dans l’intérêt personnel sans pour autant attenter à la liberté des autres.»[i]
L’anarchie respecte une organisation sans domination unique, empêchant ainsi toute situation coercitive de la société. Un anarchiste est dans une quête perpétuelle de Liberté. Mais l’anarchiste, refusant toute autorité, s’impose à lui-même des règles librement. Aussi bizarre que cela puisse paraître, un anarchiste est une personne qui est au contraire très organisée et très structurée, voire rigide qui estime ne pas avoir besoin d’être dirigée pour savoir ce qu’il faut et ne faut pas faire. C’est tout, sauf un joyeux drille qui s’autorise à faire n’importe quoi n’importe comment. C’est quelqu’un, pour prendre un exemple simple, qui refuse qu’il y ait un panneau pour limiter sa vitesse en ville à 50 km/h et l’agent verbalisateur car il est suffisamment responsable et conscient pour rouler à cette vitesse dans ces circonstances. Les anarchistes sont organisés pour la plupart soit à la Fédération Anarchiste soit à la Confédération Nationale du Travail. Il existe de très nombreuses « tendances » anarchistes qui se retrouvent néanmoins dans les diverses organisations existantes. Pour les plus importantes, citons :
- L'anarchisme socialiste ;
- L'anarchisme communiste ;
- L'anarcho-syndicalisme ;
- L'anarchisme proudhonien ;
- L'anarchisme insurrectionnel ;
Il existe même certains petits courants individualistes très surprenants et tout à fait contestables (et contestés).
Certains m’opposeront les attentats avant la Grande-Guerre effectués par Ravachol, la bande à Bonnot et autres de cet acabit qui se réclamaient de l’anarchie. Ce n’est pas cela l’anarchie, ça, c’est l’anomie et ce mouvement de l’époque n’avait aucun lien avec le mouvement anarchiste qui qualifiait ces personnes qui pratiquaient la violence comme « illégaux » ou « illégalistes ». Ces poseurs de bombes doivent être considérés comme des extrémistes. Comme tous les extrémistes, ils n’étaient pas représentatifs du mouvement qu’ils disaient représenter. Par ailleurs, par non-violence, des anarchistes pacifistes, refusaient la conscription et pratiquaient l’insoumission. Tout cela a servi à expliquer la mise en place des « lois scélérates » à la fin du XIXe siècle dans de nombreux pays et stigmatisé l’ensemble des anarchistes, tandis que « anarchiste » ou « Ravachol » devenaient des injures. L’usage du terme libertaire s’est d’ailleurs répandu en France avec l’interdiction des mots de l’anarchisme (être l’auteur de « propagande anarchiste » est resté passible de prison jusqu’en 1992).[ii]
Le mouvement anarchiste a aussi ses codes et ses symboles. Le plus symptomatique est sans doute le « A » cerclé. Il s’agit d’un « A » capital entouré d’un cercle. Le « A » représente la première lettre du mot anarchie (ou anarchisme) dans de nombreuses langues, ce qui en fait un symbole internationalement reconnaissable. Ce même « A » représente aussi le triangle sur lequel nous sommes entrain de travailler ensemble ce soir. Le cercle symbolise l’unité, mais aussi la détermination. Le symbole est parfois interprété comme l'incarnation de la maxime de Pierre-Joseph Proudhon : « La plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’ordre et de l’anarchie ». Dans le symbole, le « O » pourrait représenter l’ordre. L’histoire de ce graphisme est très intéressante pour les maçons : Le A est en réalité le symbole maçonnique du niveau qui est utilisé lors de deux révolutions républicaines du XIXe siècle : en 1871, lors de la Commune de Paris et en 1873, dans le canton de Valence lors de la Révolution cantonale espagnole où l’on note l’ajoute la balance, symbole de la Justice. Le symbolisme maçonnique est alors régulièrement utilisé par les républicains. Le symbole sera également utilisé par la CNT espagnole, ce qui le popularisera au sein des mouvements anarchistes. Quant au cercle, il représente tout ce qui est spirituel. Lors de la Commune de Paris, il est l'emblème de La Garde nationale.
Le symbole principal de l’anarchie a des sources maçonniques. A contre-courant de toutes les connotations sur l’anarchie, nous pouvons constater que ce symbole constitue l’union du niveau, bijou du 2nd Surveillant dans nos Loges qui est le symbole de l’égalité sociale, base du droit naturel et du cercle symbole de rayonnement, d’unité, d’ordre et de détermination, bien connu à un autre degré. La symbolique du « A » cerclé est assez proche de l’équerre (qui est un A inversé) et du compas (qui trace les cercles). L’ajout momentané de la balance, symbole de justice, ne représente t’il pas la Loi et donc une sorte de Volume de la Loi Sacré de la Société ? D’ailleurs, le logo a évolué récemment par l’ajout d’une étoile à 5 branches…représentant ainsi les 3 degrés bleus de la Franc-Maçonnerie.
Comme nous venons de le voir, les anarchistes sont épris de Liberté ; ils sont dans la recherche de l’amélioration morale de chaque individu afin que chacun soit suffisamment responsable pour qu’une vie libre dans une société anarchique et donc, autogestionnaire, soit possible. Ils refusent toute autorité imposée mais en même temps, souvent, ils s’organisent librement.
Avec ce nouvel éclairage, nous pouvons constater de nombreux points communs avec la Franc-Maçonnerie. Les Francs-Maçons sont eux-aussi, épris de Liberté et poursuivent le but de l’amélioration morale de l’humanité en apportant à l’extérieur du Temple ce qu’ils y apprennent au-dedans. Les Francs-Maçons, eux-aussi, sont en quête d’une société plus juste et plus humaniste en s’organisant librement en Loges qui, elles aussi, décident librement d’être affiliées à telle ou telle obédience.
Alors, l’anarchie est-elle tellement à l’opposée du travail dans les Loges maçonniques ? Si le but poursuivit, comme nous venons de le voir, est très proche, il faut reconnaître que les moyens peuvent différer. Mais si les organisations anarchistes et maçonniques sont complètement différentes et scindées, il n’en demeure pas moins que, le principal mouvement démocratique initié par les anarchistes parisiens en 1871 lors de la Commune de Paris, a été soutenu par nombre de Francs-Maçons qui n’hésitèrent pas à défiler dans la rue avec leurs cordons.
Alors le mariage entre anarchisme et franc-maçonnerie est-il d’une telle incongruité ? Ou participe-t-il d’une même recherche utopique de Liberté, de Justice, d’Humanisme, de Dignité humaine ? Une recherche que nous savons, inatteignable mais pour laquelle nous poursuivons notre voie initiatique dans nos Temples. La voie initiatique n’excluant visiblement pas la lutte pacifique pour certains. L’anarchisme n’a-t’il pas été pour nos Frères et Sœurs Blanqui, Reclus, Pottier, Varlin, Vallès, Louise Michel, Francisco Ferrer, Jean-Baptiste Clément, Kropotkine, Proudhon, Bakounine, Marius Lepage et bien d’autres, une manière de faire rayonner dans la société l’enseignement dont ils se sont enrichis sur les colonnes de leurs Temples, en passant du triangle, symbole du travail en Loge nous permettant de trouver la voie ésotérique en passant du chiffre 2 au nombre 3, à l’étoile à 5 branches, symbole représentant l'homme parfait que, comme nous, les anarchistes s’efforcent de devenir puis au cercle, symbole du rayonnement dans le monde profane ? Rassemblant les 3 degrés de la Franc-Maçonnerie, quel plus beau symbole pouvaient trouver les anarchistes que ce niveau inséré dans un cercle prolongé sur fond de l’étoile à 5 branches !

