On ne rendra jamais assez à Condorcet cet intellectuel d’exception, ce philosophe et cet homme politique la place éminente qui lui convient.
Pourquoi ce nom est il évoqué dans nos institutions. Quelles traces a laissé cet homme illustre qui s’est battu pour une société plus juste et qui a mis les premiers jalons de l’humanisme en place.
Selon certains, il aura fait plus que Danton et Robespierre pour mettre en place les fondements de la république et je partage cet avis.
Sa vie n’a pas été des plus heureuses tellement il s’engageait avec passion
Condorcet mérite qu’on ne l’oublie pas et que régulièrement on lui rende hommage, dans nos Loges ou dans la vie civile.
Nous pourrons par la même occasion faire le parallèle avec nos représentants du peuple actuel, pour qui l’intérêt personnel passe souvent malheureusement avant celui de la nation, ou les ambitions sont démesurées, au point que l’on commence à parler de conflits d’intérêts et de prévoir de mettre enfin des barrières pour garder l’équité.
La planche que j’ai préparée ce soir se borne à l’époque ou Condorcet vivait en symbiose avec les philosophes du XVIIIème, ces grandes lumières qui ont changé notre monde et que l’on nous envie même encore maintenant.
1-Son origine
D’origine bourgeoise, Condorcet fait partie de ces enfants qui ont eu un précepteur, puis une éducation sévère chez les jésuites selon le vœu de son oncle évêque. Il en restera à jamais marqué par la haine de ses premiers maîtres. Il ne fera jamais la moindre allusion sur les châtiments corporels mais critiquera sans ménagement la pédagogie de l’homme humilié, ou l’on n’apprend aux enfants qu’on ne peut pas faire de bonnes actions sans grâce
Ceci étant, ses études seront brillantes puisqu’à 15 ans il intègre à Paris le collège de Navarre, l’un des meilleurs établissements de l’Université scientifique fondé par le roi en 1752 et ou l’abbé Nollet, ce physicien rendu célèbre par ses premières expériences sur l’électricité.
Doté d’une prodigieuse intelligence, en 1765 il a à peine 22 ans lorsqu’il rédige un traité sur le calcul intégral, les plus grands mathématiciens le reconnaissent comme l’un des leurs, et d’Alembert qualifie son ouvrage d’excellent. Et il sera reconnu comme le premier disciple de d’Alembert.
Il entrera à l’académie des sciences en 1769 comme adjoint à la section mécanique à l’âge de 26 ans et il en deviendra membre un an plus tard. Sa carrière scientifique est déjà très largement reconnue.
Compte tenue de cette notoriété, les débuts de Condorcet ne sont pas pour autant très faciles, il ne parle pas .en société, il est distrait et surtout très timide, et il devra survivre à ce handicap qui le suivra une bonne partie de sa vie. Nous sommes à l’époque des salons Parisiens, ou tout se chuchote mais aussi ou il faut être si l’on veut non seulement se faire connaître mais rencontrer d’autres hommes partageant les mêmes affinités.
Sa situation matérielle n’est pas non plus brillante bien que d’Alembert ait obtenu une petite pension pou lui, il devra utiliser ce que lui verse sa mère et à 27 ans il continuera de vivre, un peu comme un étudiant sans richesse, malgré la publication de mémoires scientifiques.
2-Condorcet et les Lumières du XVIII siècle.
D’Alembert aura une très grande influence sur son élève qu’il admire comme un fils et c’est lui qui enseignera à Condorcet les sentiments de dignité et d’indépendance qu’il gardera jusqu’à sa mort.
Il lui apprendra à garder ses distances à l’égard des grands de la cour et aussi à mépriser l’argent, ce qui tombait bien car sa richesse n’était pas sonnante.
D’Alembert disait des grands à qui il n’aura jamais fait la cour :
« Je les salue de loin, je les respecte, et je les estime comme je peux »
Mais d’Alembert, en plus de son amitié, de sa protection et un peu son éducation permettra à Condorcet de connaître les hommes les plus brillants de son temps, Malesherbes- Dupont de Nemours- l’archevêque de Toulouse Léonie de Brienne-Diderot-Duclos-Condillac et surtout Turgot qui deviendra un second père adoptif. Comme d’Alembert il est plus âgé que lui de presque deux décennies.
Turgot a un point commun avec Condorcet, il n’a pas d’estime pour l’engagement ecclésiastique, il est timide, gauche .Sa rigueur du bien public s’attachant à défendre les biens publics avant ceux du privés, il lui transmettra cette vision du monde ou l’on rêve de l’organisation d’une société juste.
De part son éducation, et son caractère, Condorcet est obsédé par l’injustice, lui qui est réservé et timide, il se met dans tous ses états lorsqu’il s’agit de défendre les opprimés et défendre la liberté des hommes. Il souffre de ce qu’il entend sur la noblesse et est même capable de haine envers ceux qui oppriment le peuple.
Condorcet qui est sensible se battra pour l’égalité des hommes, entre les sexes, les droits de l’accusé devant la justice, le respect des enfants et même des animaux .Il évite de tuer les insectes et à la veille de sa mort il écrira à sa fille :
« Que ton humanité s’étende même sur les animaux »
Et puis, il y la rencontre avec Voltaire dont, avant de le connaitre Condorcet partageait les idées .Le premier contact ne fut pas des plus amicales,
En effet, nous avons eu l’exemple typique de l’élève qui veut sans s’en rendre compte dépasser le Maître.
Condorcet avait écrit une pièce satirique mettant en cause deux parlementaires, elle était piquante, et celle-ci, à sa sortie fut attribuée par les lecteurs à Voltaire, compte tenue de l’engagement qui était pris. Condorcet était encore jeune et méconnu, seul Voltaire était capable d’une telle satire.
Voltaire a très mal pris cette parution, et été fortement vexé qu’un coquin n’est pas voulu signer ce qu’il avait écrit .De plus il n’acceptait pas que quelqu’un d’autre que lui ait pu avoir une telle fougue et surtout des idées qu’il partageait pleinement.
Mais l’intelligence l’emportât, Voltaire reçu Condorcet chez lui et ce fut le coup de foudre. D’Alembert qui était dépressif les rejoindra à Ferney , on ne discute que de liberté, de philosophie, d’avenir de l’humanité, ils se promettent fidélité pour soutenir mutuellement leurs idées, ce qui sera fait jusqu’à la mort de Voltaire en 1778 .
Les choses s’enchainent, nous sommes maintenant en 1771, c’est le début du conflit entre les parlementaires et le roi, on veut museler les exécuteurs zélés des basses œuvres. Condorcet, d’une certaine manière s’en réjouit et s’élève contre ces tirants dont la liste des ignominies contre les paysans des provinces est consternante, je passe la description qui est accablante.
3-Son engagement
C’est le début de son engagement .Il a 28 ans. Il se déclare sans ambigüité contre toutes les formes d’oppression, contre les mauvais juges et pour leurs victimes, contre les puissants et pour le peuple, il condamne l’arbitraire et la violence de la justice et réclame en faveur des droits de l’accusé, il dénonce la torture et la peine de mort.
Il est comme ces êtres mystiques qui ressentent toute la misère du monde au fond d’eux même, il en souffre terriblement, il est à la fois révolté, et malheureux, il faut qu’il trouve la force de combattre de s’exprimer pour ce débarrasser de ce poison qui le ronge.
Je ne parlerai pas de ses premiers amours qui n’ont pas été très heureuse, mais il s’en relève en se replongeant dans les mathématiques, il écrit à Turgot qu’il ne quitte plus :
« Je me suis remis à la géométrie avec bien du plaisir, il me faut une occupation forte pour écarter les idées tristes que j’emporte dans ma solitude »
A cette époque, nos philosophes savent pertinemment qu’en Angleterre, un accusé a connaissance de toute la procédure, qu’il peut faire entendre ses témoins, charger un avocat de sa défense .Or en France, nous sommes encore dans l’arbitraire, encore au temps de l’inquisition.
Turgot partage les idées de Condorcet tout en hésitant encore sur la peine de mort qui resterait pour lui pour les cas extrêmes.
Ces grandes lumières ont évidemment quelques différences entre eux, mais ils partagent entre eux Turgot, Condorcet, et les philosophes, Malesherbes, d’Alembert, Voltaire le même esprit libérale et humaniste de la justice.
Ils ne veulent plus entendre parler des parlementaires .L’affaire du chevalier de La barre qui est accusé d’être passé devant une procession sans ôter son chapeau , d’avoir blasphémé et donné des coups de canne à un crucifix en bois aboutira à la pire des sentences .
Le chevalier aura le 1 er juillet 1766 la main coupée, la langue arrachée avec des tenailles puis il sera brulé vif.
C’est la guerre entre les parlementaires et les philosophes. Pasquier qui a requis l’horrible supplice du chevalier rend responsables les philosophes et il fera bruler le dictionnaire des philosophes, Voltaire est horrifié par ce que lui rapporte d’Alembert.
L’affaire rebondira quelques années plus tard, grâce à Voltaire, et c’est Condorcet qui sera chargé de réunir les pièces du procès pour obtenir une révision du procès, c’est Condorcet qui pousse Voltaire à obtenir cette révision.
Voltaire répond à sa demande :
« Ce que vous proposez est un trait de lumière admirable »
Malheureusement, cette opération n’a pas abouti et Condorcet en gardera une rancune ineffaçable contre le parlement et les représentants de la justice.
Les avocats de l’époque, même les plus téméraires n’ont pas gagné. La crainte de blesser le parlement de Paris l’emporta sur l’amour de la justice.
J’ai compris qu’il en voulait un peu à Voltaire puisque dans la biographie qu’il fit de lui et publiée en 1789 il s’exprime en termes généraux sans mentionner ses interventions.
Condorcet veut se battre pour qu’il n’y ait aucune différence entre l’homme public et l’homme privé.
Toujours à ses yeux défendre la bienfaisance, l’indulgence pour les faibles, la haine de l’injustice et de l’oppression.
Mais il est également toujours imprégné de cette hargne anticléricale qui remonte à son éducation chez les jésuites, maintenant, il va pouvoir régler ses comptes avec l’église, entre 1773 et 1774 il rédige des centaines de pages contre l’oppression de l’église, la cruauté de ses prêtres et l’hypocrisie de ses dévots
Lorsque Condorcet découvre le livre de l’abbé Sabatier intitulé « Trois siècles de littérature » et qu’il constate que ce n’est qu’une violente diatribe contre la philosophie qu’il accuse d’être l’ennemie de Dieu et des rois, il explose.
D’Alembert et Voltaire traitent l’affaire par le mépris, Condorcet voie l’occasion de défendre ses amis philosophes et de dire ce qu’il pense sur la religion.
Sous le voile de l’anonymat ( à l’époque c’était souvent prudent), Il publie « Lettre d’un théologien à l’auteur du dictionnaire des trois siècles » Condorcet s’en donne à cœur joie sur les iniquités commises par l’église catholique, les prêtres protestants pendus ou roués, la servitude des nègres et des indiens,
Condorcet ne dira rien à Turgot, ni à Voltaire, mais celui-ci ne s’y trompe pas et devine la plume de son protégé, ceci dit, tout Voltaire qu’il est, il applaudit à l’esprit du texte mais s’épouvante des retombées de cette guerre déclarée à l’église, il a même peur qu’on le persécute.
Condorcet continue sa croisade, il écrit des pages et des pages sur les méfaits du clergé et va même jusqu’à écrire un almanach ou l’on peut lire en fonction des dates les atrocités qui sont recensées.
D’Alembert croyait à la nécessité d’une religion révélée
Voltaire évoquait Dieu mécanicien, bon horloger
Turgot évoquait la cause finale
Condorcet quant à lui combat toutes ces notions avec la même passion, il n’a foi qu’en la raison. De tous les philosophes des Lumières il est le représentant le plus radical du rationalisme .Pour lui, les seuls obstacles au bonheur de l’homme sont « les préjugés, l’intolérance, la superstition » La solution étant d’instruire le peuple.
Condorcet n’a ni mépris ni haine pour les croyants, rien ne l’indigne en réalité dans les pratiques religieuses, c’est le clergé qu’il déteste.
D’Alembert est élu secrétaire de l’académie Française,
Condorcet sera élue secrétaire de l’académie des sciences le 8 mars 1773 il a juste 30 ans, et cela lui fera oublier un temps ses peines de cœur.
Et puis la situation économique de la France commence à être désastreuse, le prix du blé augmente, on accuse le gouvernement de stocker pour en tirer des profits, un seul homme est capable de sauver la situation, c’est Turgot que Condorcet considère comme un père.
Turgot ne doit sa réputation qu’à son courage devient ministre pour une période courte avant d’être nommé contrôleur général des finances et ministre d’état. Condorcet est à la fois le témoin direct et l’un des acteurs de cette réussite et il le rejoindra rapidement .Il ne faut pas oublier que Turgot est à la fois un économiste et un homme de Lumières .Les missions de Condorcet seront des plus variées dont la plus importante sera les travaux sur les canaux et leur science hydraulique avant d’être nommé inspecteur des monnaies, il aura enfin des appointement substantiels et un appartement de fonction.
Turgot ayant été mis à l’écart au profit de Necker, à partir de 1777, Condorcet se consacre à sa tâche de secrétaire de l’académie des sciences. Et côtoies des scientifiques étrangers les regards commencent à se tourner vers l’Amérique. Ou on parle de l’égalité entre citoyens, des droits de l’homme, de constitution. De quoi faire rêver.
Nous sommes en 1779 lorsqu’un jeune homme de 21 ans rentre des états unis ou il a participé à l’indépendance .accueilli triomphalement en France .Il s’appelle Lafayette et se lie d’amitié avec La Rochefoucauld et Condorcet .Ces trois hommes partagent les mêmes idéaux de liberté.
A cette époque une nouvelle Loge Maçonnique fait parler d’elle, c’est la Loge des Neufs Sœurs .Le vénérable élu étant Franklin et dont l’objectif est la diffusion des Lumières, l’instauration d’un nouvel ordre judiciaire et le soutien à l’indépendance. Les idéaux de cette Loge correspondent exactement à ceux de Condorcet, mais les historiens concluent qu’il n’en aura jamais fait partie bien qu’ayant de nombreux amis initiés.
Ces mêmes historiens pensent d’ailleurs que l’on imagine mal Condorcet dans une société secrète faisant certains gestes d’initiations (Turgot et d’Alembert n’étaient pas non plus Maçons)
Il y a tout lieu de penser que Condorcet ne fut qu’un compagnon de route des Neufs Sœurs, pas d’avantage.
E n 1782 il est élu à l’académie française et dans son discours de réception, il développera l’idée du progrès infini de l’esprit humain.et proclame que les sciences morales peuvent atteindre le même degré de certitude que les sciences physiques.
Un peu de bonheur quand même, il se mariera trois ans plus tard avec la sœur du futur maréchal de Napoléon, Sophie Grouchy.
Petit à petit s’amorce un parallèle avec la future carrière politique qu’il poursuivra.
Il rédigera le règlement de la société des amis des noirs à laquelle il appartient
Il continuera à publier des lettres engageantes
Il Contribuera à la fondation de la société des Trente avec Lafayette, Mirabeau, Talleyrand, qui est un cercle d’idées, il espère jouer un rôle dans la déclaration des droits mais il est vite déçu.
Il soutint les idées novatrices des tout récents États-Unis, et proposa en France des projets de réformes politiques, administratives et économiques identiques. En 1792, Il correspondait avec Thomas Jefferson et il lui fit part d’ailleurs de son immense déception sur les prises de positions de Lafayette son ancien ami qui devint petit à petit l’ami des royalistes et l’ennemi du peuple.
Nous sommes bien loin de cette époque grandiose en idées et projets ou les soucis du peuple et de la nation étaient fondamentaux. Lorsque l’on découvre au travers des biographies de Condorcet la vie qu’il menait, on a envie de pleurer.
Voilà, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette planche, je n’ai fais que compiler des textes, mais quelle histoire de France, ce fut également un peu de rêves le soir tard, très tard..
Tout au long de mon travail j'ai imaginé cet homme, souvent seul, sans autre chose que ses mathématiques, ses réflexions et surtout son idéal et ses combats, pas de projets futiles, ou de weekend end à la mer pour ainsi dire pas de loisir .Seulement une bougie sur un bureau pour écrire le soir à sa table de travail, tout ca dans une France plus que tourmentée avec ses atrocités mais aussi de grands espoirs
Condorcet s'est battu toute son existence pour révéler les injustices et faire triompher la justice, il a rédigé une constitution qui a été combattue de façon absurde pendant les jours sombres de la révolution par des hommes qui croyaient à leur façon servir leur pays
D’autres planches pourraient être écrites sur d’autres périodes de sa vie politique et j’espère que dans quelques années des Frères prendront la relève. Ne l’oubliez pas.
Je vous laisse y réfléchir, vous ne serez pas déçu
La fin de sa carrière politique est assez compliquée entre Montagnards et Girondins, nous sommes à l’époque des dénonciations, il a de nombreux ennemis, on l’accuse et il se réfugie chez une amie au Luxembourg ou il rédigera son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Cet œuvre à elle seule suffit à immortaliser son nom et son œuvre et que l’on pourra considérer comme le testament des Lumières
Condorcet terminera sa vie, caché comme un proscrit, il écrira à sa fille comme je l’ai déjà souligné
« Que ton humanité s’étende même sur les animaux »
Arrêté en banlieue parisienne on le retrouvera mort dans sa cellule.
Comme son identité n'avait pas été révélée il sera jeté dans la fosse commune, on ne retrouvera jamais son corps.
À l’occasion des fêtes du bicentenaire de la Révolution française, en présence de François Mitterrand, président de la République, les cendres de Condorcet furent symboliquement transférées au Panthéon de Paris en même temps que celles de l’abbé Grégoire et de Gaspard Monge, le 12 décembre 1989.
Jean Pierre G

