Je suis allé à Lyon où j’ai rencontré Guignol et je lui ai proposé de venir nous rejoindre. Il m’a alors donné quelques éléments pour pouvoir juger de sa qualité et s’il est digne d’être initié parmi nous.
D’abord son curriculum vitae :
À la demande de Laurent, cher Président, je vous adresse mon curriculum vitae.
Je m’appelle Guignol, j’ai 201 ans. J’ai une femme Madelon et une fille Louison. Je suis né et habite à Lyon, l’autre ville lumières. Je suis une marionnette anarchiste, se dressant en souriant contre les injustices que subissent les petites gens. J’avoue être assez corrosif et mon spectacle fait fonction de gazette en fonction des évènements politiques récents.
Mon père est Laurent Mourguet, fils d’une famille de tisseurs pauvres. Ce dernier était un ancien canut né le 3 mars 1769 à Lyon. Les soiries Lyonnaises traversant des difficultés Laurent Mourguet se retrouve au chômage. Il fait plusieurs petits boulots, devient marchand forain avant de devenir arracheur de dents en 1797 (gratuitement, le but de son commerce était de vendre des anti-douleurs). Pour attirer les clients, il crée un spectacle avec une marionnette très en vogue à l’époque, Pulcinella, venue de l’autre côté des Alpes et qui prit en France le nom de Polichinelle. Il laisse bientôt sa dentisterie, en 1804, pour se consacrer à ses marionnettes. Ayant épuisé le répertoire Italien, il crée sa première marionnette vers 1805 en s’inspirant d’un de ses amis marionnettiste avec lui, Lambert Grégoire dit « le père Thomas », cordonnier, fort en gueule et aimant le bon vin : Gnafron était né, Lyonnais, mais assez proche de Polichinelle. Il rencontre le succès.
Souhaitant donner plus d’épaisseur à ses spectacles, il me crée vers 1808 (la date officielle de ma naissance serait le 22 octobre dans un café de la rue Noire à Lyon).
Je deviens rapidement la vedette des spectacles de marionnettes de Laurent Mourguet, avec Gnafron mon ami puis mon créateur m’adjoint une femme : Madelon.
Comme la date de ma création, on ne sait pas précisément d’où vient mon nom. Plusieurs hypothèses sont avancées :
- Guignol viendrait de guigne-œil, mais je ne louche pas.
- Guignolant : Venant voir régulièrement les scénettes du petit personnage que je suis, un habitant du quartier aimait bien rire de mes plaisanteries tout en s'exclamant « c’est guignolant » (c’est très drôle) et comme il lançait cette approbation plusieurs fois, pendant la représentation. Le public, à son tour, s'empara de l'expression, et chacun prit l'habitude de m'appeler Guignol, moi qui déchaînait les rires.
- Chignolo-Po : un ami de Laurent Mourguet aurait été originaire de cette ville italienne. Gnafron d’ailleurs m’appelle souvent Chignol.
Physiquement, je fais 60 cm, je suis une marionnette à gaine, très simple d’utilisation. J’ai un nez en camard (plat et écrasé), des yeux noirs, des sourcils dont les extrémités sont cachées par les bords du chapeau. Tradionnellement, je porte une jacquette (vagnotte) et un gilet marron, un nœud papillon rouge (paquet de couenne), un bicorne aux bords rabattus laissant échapper une queue de cheveux (salsifis). Je n'ai pas changé de visage depuis ma création. Tel vous m'apercevez aujourd'hui, tel je fus toujours. Pas un poil n'a poussé sur ma bonne figure joviale et arrondie, je suis toujours rasé de frais et mes joues, aux pommettes saillantes, sont toujours aussi roses. J’ai le même air candide et étonné que me donnent mes sourcils relevés et mes yeux cernés de cils noirs sont aussi malins. Mes lèvres, relevées aux extrémités par un sourire, me donnent éternellement l'apparence d'un homme heureux, que les petites misères de la vie ne sauraient attrister.
Bien que, comme Polichinelle en France et ses cousins Italien Pulcinella, Britannique Punch, Allemand Kasperle et Russe Petrouchka, je me gausse de tout, j’ai un caractère assez différent. Mes lointains cousins sont malins, rusés, vulgaires, malgracieux, insolents, souvent grands buveurs, violents, fanfarons et lâches. En fait, mon ami Gnafron est plus dans leur descendance que moi. Je ne fais jamais sur les événements de longues réflexions ; je n'y cherche que matière à plaisanterie, certes. C’est vrai que si je me reconnais vif, frondeur, impertinent, fougueux, malicieux et bambocheur je demeure bon enfant, serviable, insouciant, léger et je prêche la justice. Je ne suis ni bourgeois ni totalement démuni mais domestique ou canut souhaitant toujours travailler le moins possible (mais qui voudrait travailler davantage ?).
Je jouis donc d'une saine gaieté, d'une allègre bonhomie et mon enjouement dériderait le plus hargneux. Mes réparties spirituelles fusent de ma bouche comme un feu d'artifice. Un homme d'esprit a dit de moi que j’éternue les bons mots. D'ailleurs mes yeux pétillent de tant de malice, ma bouche est si moqueuse que, ne dirais-je rien, j’aurais encore l'air de faire la nique aux gens.
Si les certitudes à propos de ma date de création et de l’origine de mon nom sont inconnues c’est tout simplement parce que Laurent Mourguet ne savait ni lire ni écrire. Ainsi je m’inscris dans une tradition purement et totalement orale. C’est curieusement la censure imposée par Napoléon III, en contraignant les troupes à soumettre leurs textes, qui va me permettre de laisser mes premières traces écrites et imprimées.
D’autres personnages viendront enrichir mon théâtre après Madelon ma femme : Toinon l’épouse de Gnafron, le gendarme, Canezou le propriétaire, le Bailly (juge), Mme Quiquenet la concierge, le garde-champêtre, l’évêque de Lyon durant le carême, le meunier, le marchand de harengs, le notaire Maître Kol mon frère, Louison ma fille, Jérôme mon 2ème frère qui a fait fortune en Amérique et Pierrot un autre de mes amis. Vous le voyez, un véritable monde complexe se crée avec ces personnages.
Si Laurent Mourguet décède à Vienne en 1844, ce n’est pas sans avoir transmis son théâtre de marionnettes 4 ans plus tôt à sa fille et son gendre et à un autre de ses fils. 5 générations vont se succéder à diriger mon théâtre en respectant la tradition de leur ancêtre jusqu’à nos jours avec le dernier Mourguet : Jean-Guy qui offrit en 2008, pour mon bicentenaire, toute sa collection familiale à la commune de Brindas pour l’installation d’un musée m’étant consacré.
Car je dois vous avouer qu’après m’être reproduit à Paris pour y devenir « l’ami des enfants » qui a trahi ma vocation première de critique, je me suis multiplié et je suis aujourd’hui connu dans le monde entier.
Les motivations de Guignol à nous rejoindre :
Monsieur le Président,
J’ai rencontré un des membres de votre association à Lyon qui s’est ouvert à moi et m’en a dit plus sur vous. J’ai particulièrement envie de vous rejoindre pour apprendre sur moi-même et devenir plus réfléchit. Je me sais joyeux, assez peu réfléchi mais j’ai envie d’approfondir ma propre personnalité. Je veux faire un vrai travail sur moi-même pour progresser et corriger mes défauts et je dois dire aussi être en recherche d’une spiritualité non religieuse. Je sais que le travail à accomplir est grand et je doute mériter d’être admis dans votre Loge. Mais j’appuie ma requête en vous disant que j’ai toujours été indépendant, que j’aime les êtres humains, surtout les pauvres que je défends contre les puissants. Je pense être juste et humaniste et n’ai subit aucune condamnation. Je vous demande, Monsieur le Président, la plus grande indulgence et tolérance vis-à-vis de mes défauts pour avoir la joie de partager vos travaux.
Guignol
J’ai rencontré Guignol, je vais vous le présenter :
Il est donc le héros de ce théâtre, un peu anarchisant comme il l’a dit lui-même. Il est impertinent et proche des préoccupations de la plèbe. Il critique plus ou moins ouvertement le pouvoir. Il est le père des chansonniers. Guignol est très critique. Pendant longtemps, c’est un spectacle pour adultes contre le pouvoir en place, anarchiste, contre la bourgeoisie. Sur une base textuelle improvisée selon l'humeur du marionnettiste et l'actualité du jour, le spectacle remplissait une fonction de gazette, se dressant en souriant contre les injustices que subissent les petites gens. Guignol était donc corrosif avant de devenir, à Paris, un spectacle pour les enfants. Guignol peut se retrouver aujourd’hui dans la revue de presse de Bedos ou les Guignols de l’Info de Canal.
L’ensemble de son petit théâtre pourrait, à lui tout seul, être une Loge :
- Guignol en V\M\ bien sûr
- Gnafron en 1er Surveillant
- Pierrot en 2nd Surveillant
- Le Bailly en Orateur
- Le Gendarme en Expert
- Le Garde-champêtre en Couvreur
- Maître Kol en Secrétaire
- Jérôme en Trésorier
- L’Évêque de Lyon en Hospitalier
- Le Meunier en Maître des Cérémonies
Ses sens critique, malicieux, serviable et toujours en quête de justice ne sont-ils pas des vertus que l’on cherche pour initier un Frère ? Même sa bonne humeur, le fait qu’il ne se prenne pas au sérieux sont à mes yeux des qualités. Car n’est-ce pas quand on ne se prend pas au sérieux qu’on travaille sérieusement ? Guignol est en permanence en travail sur lui-même, évolue, réfléchit et ne perd aucune occasion de l’exprimer. Il est franc et courageux, vertus, elles aussi qui nous sont chères.
La tradition qu’il représente est comme la nôtre, orale. Il ne sera pas perdu lors de son initiation de ne savoir ni lire ni écrire, de ne savoir qu’épeler. Il a vécu près de 40 ans ainsi. Sans doute un temps nécessaire pour faire un certain apprentissage…
Guignol est un symbole, un symbole de Liberté de ton vis-à-vis de toutes les contraintes politiques, religieuses ou sociales. Regardez comme il est touchant ! Ne porte t’il pas en lui une grande Fraternité ? Son souci de justice le place aussi comme symbole d’Égalité.
Liberté, Égalité, Fraternité, la devise de la Franc-Maçonnerie dont Guignol à lui seul concentre et symbolise les valeurs. De même, il porte les valeurs d’Amour, de Paix et de Joie en lui.
Même sa condition sociale et ses défauts me donnent envie de l’accepter parmi nous. Un être humain simple certes, mais franc, honnête, sincère et juste. Une belle pierre brute à mon avis qui ne demande qu’à être polie par un travail de dégrossissage et de polissage.
Je reste persuadé que Guignol apporterait beaucoup de fraîcheur à notre Loge et qu’il est prêt à mener avec nous une grande réflexion sur lui-même. Je me prononce donc très favorablement à son admission parmi nous.

