« La franc-maçonnerie française n’est plus porteuse d’idées. En a façonné notre pays pendant plusieurs siècles en participant intensément à sa vie culturelle, économique et politique. Entre l’étude de Saint-Jean et la défense de la République, elle a mené de front l’approfondissement spirituel et l’amélioration de la société. Elle fait partie du patrimoine national, à la différence de la maçonnerie anglo-saxonne, qui est un simple club privé.
Mais la maçonnerie ne propose plus rien à la société. La dernière fois où elle a participé à l’évolution des esprits et des mœurs, c’était dans les années 60 quand elle a contribué à la mise en place de la contraception grâce au docteur Pierre Simon. C’était très bien, mais ça date !
Depuis, rien, car le vrai travail de réflexion et de proposition réalisé dans les loges locales se noie dans des synthèses pâteuses et sans intérêt concoctées au niveau national et jamais lues. Cette stérilité a des effets pervers. Par exemple, les différentes obédiences se réfugient dans la gestion. Mais attend-on de nous que nous fassions des prouesses immobilières pour la construction et l’entretien de nos temples et de locaux ?
Autre exemple : les obédiences françaises ont raté la reconstruction de la maçonnerie en Europe centrale, chacun s’échinant à y faire flotter le plus haut possible son petit drapeau et sans y mettre les moyens.
Dans ce silence catastrophique, on n’entend inévitablement que des vieilles lunes, des ritournelles et des « affaires ». Au rayon des vieilleries, il faut citer le désastre de l’anniversaire de Clovis en 1996 qui a poussé certains d’entre nous à célébrer au même moment la victoire de Valmy pour faire pièce à un pape supposé venu en France pour ressusciter le cléricalisme. Alors que ce sont des historiens maçons de la IIIème République qui ont créé le mythe de Clovis !
Au rayon des ritournelles figure la dénonciation du Front-National, qui traduit bien la juste indignation des défenseurs de la liberté et de l’égalité mais qui n’est que le plus petit commun dénominateur de nos obédiences. Plus grave : ce refrain lancinant dispense de réfléchir sur les causes de l’avancée de ce mouvement de régression mentale et présente l’inconvénient de valoriser ses traits les plus démagogiques.
Et puis il y a les « affaires ». La franc-maçonnerie n’est pas plus touchée par les fautes et les faiblesses humaines que les autres, églises, partis ou associations. Evidemment, elle compte des brebis galeuses, en général vite identifiées et rejetées. Mais il était inévitable que, ne donnant plus à rêver, la maçonnerie fasse fantasmer à tort et à travers.
Devant tan d’insuffisances, je sens monter beaucoup de désillusions de nos rangs, toutes obédiences confondues. Pourtant, il faut se dire que cette crise ne frappe pas exclusivement la franc-maçonnerie, mais la société toute entière. Le mal-être et l’aphasie des maçons sont des symptômes français. Pour y remédier, il nous faut renouer avec notre vocation et, pour cela, innover.
Si nous ne voulons pas sombrer dans le ridule, nous devons prendre en compte l’avancée des femmes dans l’ensemble des secteurs de notre société. Que cela plaise ou non, ce mouvement ne peut que s’amplifier. Les obédiences qui initient seulement des hommes doivent réfléchir a faire une juste place à « l’autre moitié du Ciel ». Autant on peut comprendre une initiation distincte de celle des hommes, autant l’apartheid des sexes en vigueur dans nos ateliers ne se justifie plus. Nous avions jadis provoqué une première réunion de travail commune mais sans lendemain sur ce sujet entre la Grande-Loge-Féminine-De-France et la Grande-Loge-De-France. Il convient de nous remettre à l’ouvrage.
Si la tradition maçonnique se cantonne à la défense des acquis historiques, nous coulerons dans nos loges, sous les jérémiades.
Nous devons en finir avec le chaos et nous mettre à travailler ensemble. Cela veut dire qu’il faut avoir le courage de dire non à la multiplication métastasique des minuscules obédiences et des tout petits grands maître qui fait le bonheur de l’extrême droite et des sectes. Cela veut dire, surtout, que la maçonnerie doit renouer avec sa vocation universelle ou « cosmopolite », au sens grec du terme. Pour cela, il est urgent qu’elle travaille un thème tout autant universel que l’est celui des Droits de l’Homme : je veux parler du concept de développement durable, qui est extrêmement riche parque qu’il touche à l’économie comme à l’écologie ou à la politique et parce qu’il implique les relations entre les individus comme celles entre les pays.
On ne peut plus prendre une décision politique, aménager un territoire ou mettre en application une invention sans se soucier des conséquences à long terme de ses mises en actes.
Nous, francs-maçons, avons les outils symboliques pour aller dans ce sens. Je rappelle que, d’après la Bible, la construction du Temple de Salomon, notre référence et notre idéal, s’est effectuée « sans que le fer soit porté sur la pierre ». Cette apparente invraisemblance signifie qu’il est possible de construire, même de grandes œuvres, sans faire violence aux choses et aux gens.
La franc-maçonnerie doit reprendre la parole et sur des sujets qui engagent l’avenir.
Si la tradition maçonnique se cantonne à la défense des acquis historiques, nous coulerons, dans nos loges, sous les jérémiades sur le déclin de l’Occident et sur l’abandon des rituels initiatiques. En revanche, si les maçons réfléchissent au monde que nous allons léguer à nos enfants, s’ils tentent de combler le hiatus entre le corps et l’âme, notre tradition se conjuguera au futur.
Il nous faut investir tous les lieux de cette recomposition, la bioéthique, l’économie, le sociétal. Par essence, le développement durable rassemble les ferments de cette incarnation puisqu’il mêle indissolublement l’esprit et la matière et qu’il repose sur la solidarité entre les hommes. »
Article de Michel Barat[i] dans l’édition du « Monde » du 9 septembre 1998
[i] Michel Barat est recteur de l’académie de Corse, chancelier des universités depuis le 30 janvier 2008.
Docteur d’Etat ès lettre, section philosophique, titulaire d’un capès et de l’agrégation de philosophie, il commence en 1971 sa carrière dans l’enseignement secondaire. De 1981 à 1993, il est directeur des études puis directeur adjoint au centre national de formation des professeurs de Montligeon. De 1988 à 1990, il est coordinateur des enseignements du DESS des relations publiques de l’environnement à Paris 7. Correcteur et examinateur au concours d’entrée de l’Enac, il est également professeur à l’Ecole Supérieure des Travaux Publics de Paris . A partir de 1993 et jusqu’en 2000, il occupe les fonctions de Directeur Général du pôle universitaire Léonard de Vinci. De 2000 à 2002, il enseigne à Paris 4. Depuis 2003, il était vice-recteur de la Nouvelle-Calédonie.
Michel Barat a occupé également des responsabilités très importantes au sein de la Franc-Maçonnerie. Il est une première fois Grand-Maître de la Grande-Loge-De-France de 1990 à 1993, fonction qu’il occupe à nouveau de 2001 à 2002.
Michel Barat est l’auteur de plusieurs ouvrages. Il est Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier des Palmes Académiques.

