La fraternité est le dernier mot de la devise inventée à la Convention par Robespierre en 1790 avant de devenir celle de la Franc-maçonnerie « Liberté – Egalité – Fraternité ». C’est dire toute l’importance qu’elle recouvre pour nous. Si j’ai titré ainsi cette planche c’est que je souhaite m’attacher à la fraternité qui unit chacun d’entre nous à tous les franc-maçons et toutes les franc-maçonnes du globe, passés, présents et à venir depuis le soir de notre initiation. Et elle est très particulière.
1. Comment pourrions-nous définir la fraternité initiatique ?
La fraternité est le lien moral de parenté qui unit frères et sœurs. Étymologiquement, le sens originel du mot fraternité vient du latin fraternitas qui fait référence à la relation entre frères ou encore entre peuples. La fraternité désigne alors le sentiment profond de ce lien et comporte une dimension affective. Vous avez beau vous fâcher avec votre frère, vous fâcher avec votre sœur, vous ne détruirez pas la fraternité qui est entre vous. Par extension, c’est la liaison étroite de ceux qui, sans être frères, se traitent comme frères. Il y a fraternité entre ces deux familles, entre ces deux compagnies.[1]
Ce lien moral qui comporte une dimension affective certaine, relève bien d’une notion d’Amour. D’autant plus que lors de notre initiation nous avons prêté serment d’« aimer mes Frères ». Certes, mais de quelle notion d’Amour s’agit-il ? En Français, s’il n’existe qu’un seul mot qui recouvre différentes notions, en grec ancien, il y en avait 4 :
- La « philia » c’est l’amitié, la solidarité, le souci de l’autre dans la réciprocité, c’est « l’amour qui partage », c’est se réjouir ensemble. La « philia » est réciproque ou elle n’est pas.
- L' « éros » c’est l’attirance sexuelle, le désir, le manque, la concupiscence et la captation. C’est « l’amour qui prend »
- L' « agapê » c’est l’amour universel, la bienveillance sans contrepartie. C’est « l’amour qui donne » sans contrepartie, si ce n’est par plaisir de donner ou de se donner.
- La « storgê » c’est l’amour familial, comme l’amour, l'affection d’un parent pour son enfant.
L’amour qui s’attache à la fraternité initiatique relève de quel amour ? De toute évidence, il ne s’agit ni de l’ « éros » ni de la « storgê ». Restent la « philia » et l’ « agapê ».
Certes, je sais que la bienséance maçonnique, ce qu’on entend dans tous les temples, est que l’amour qui nous unit est plus fort que n’importe quel autre. Vous me connaissez pour ne pas m’attacher à quelque préjugé que ce soit, que j’ai mon franc-parler et que je ne crains pas la provocation.
Vous entendrez donc partout dans les temples que l’amour que nous partageons dans nos temples, lors de nos travaux et hors la Loge est de l’ordre de l’ « agapê ». En toute honnêteté, en reprenant les définitions de ces mots, je ne le pense pas. En tout cas ce n’est pas ce que j’ai pu constater. Je pense que l’amour que nous éprouvons les uns pour les autres est plus de l’ordre du « philia ». Pourquoi ?
- En premier lieu, parce que la « philia » est un amour dans la réciprocité et que l’amour que nous partageons est réciproque ou il n’est pas. C’est justement grâce à cette réciprocité que nous pouvons travailler sur nous-mêmes, en descendant au plus profond de soi grâce à notre fil à plomb pour atteindre V.I.T.R.I.O.L., nous enrichir les uns les autres par cette image de nous-mêmes que nous pouvons leur véhiculer. La réflexion de nos Frères nous permet de polir notre pierre.
- En deuxième lieu parce que, comme avec notre fratrie de sang, nous ne choisissons pas nos frères et sœurs. En l’occurrence, ce sont eux qui nous choisissent.
- En troisième lieu, nous pouvons nous fâcher avec un ami, le rayer de notre agenda. Pas un frère de sang ni un frère de franc-maçonnerie. C’est un lien, sanguin ou initiatique, qui demeure pour la vie entière, même si on démissionne de la franc-maçonnerie. A ce sujet, pour faire une petite digression, je pense que c’est là qu’on peut différencier un Frère d’un Franc-maçon. On est Franc-maçon par le travail en Loge que l’on pratique régulièrement, en continuant de polir notre pierre et en partageant nos travaux. Une démission n’empêche pas de demeurer Frère d’initiation on ne peut pas retirer son initiation à un Frère, comme on ne peut pas retirer la naissance de son frère de sang.
- En quatrième lieu, comme l’a dit notre Frère Jean-Claude lors d’une de ses planches alors que j’étais jeune apprenti : « ici, ce soir, vous êtes tous mes Frères, mais vous n’êtes pas tous mes amis. » Phrase, provocatrice certes, mais qui illustre assez bien ce que je souhaite vous transmettre ce soir. Un ami se choisit, se cultive, on a avec lui un lien fort, sans contrepartie, on se donne à lui. Un Frère, on le subit. Rappelons-nous la question que nous posa notre V.M. lors de notre initiation avant que l’on nous ait ôté notre bandeau et à laquelle nous avons tous répondu par l’affirmative : « Monsieur, vous avez connu beaucoup d'hommes ; vous avez peut-être des ennemis. Si vous en rencontriez dans cette assemblée ou parmi les Francs-Maçons, seriez-vous disposé à leur tendre la main et à oublier le passé ? » Si je parle de la notion de « subir » les Frères que nous donne cette initiation, c’est dans le sens de passivité et sans connotation péjorative de ma part. Il s’agit bien d’un amour réciproque dans l’échange. Mais si nous sommes disposés, par notre initiation à « tendre la main à un ennemi » et donc à l’aimer en Frère d’initiation, il n’est pas question pour autant de nous en faire un intime, un ami. Nous voyons que l’on touche à deux types d’amour différents : l’un, vers notre Frère qui est neutre et subi, peu affectif, de l’ordre du devoir et l’autre, vers notre ami qui est lui très affectif, intime, de l’ordre du don de soi.
Enfin, cet amour « philia » que nous ressentons tous en nous pour tous nos Frères est un devoir. En effet, nous nous devons, par serment de le faire vivre envers tous nos Frères. En revanche, je crois qu’on peut estimer que l’ « agapê » serait l’idéal à atteindre comme cette sagesse que nous cherchons tous, sans jamais la trouver. D’ailleurs, notre V.M. nous enseigne lors de notre initiation qu’il nous faut un « Amour ardent pour nos semblables, puisse la Charité inspirer désormais nos paroles et nos actions. De ne jamais oublier ce principe de morale sublime, connu de toutes les Nations : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toi-même. » De se pénétrer aussi du principe positif qui en découle, énoncé par la Franc-maçonnerie : « Fais aux autres tout le bien que tu voudrais qu'ils te fissent à toi-même ». » (notion connue depuis la Déclaration des Droits de l’Homme de 1795) alors que, pour ma part, je préfèrerais à cette formule typiquement « philia », une formule plus « agapê » : « Fais aux autres tout le bien qu’ils voudraient que tu leur fasses » ou, pour paraphraser Michel Barat, notre Ancien Grand-maître, je déclarerais « qu’il nous faut passer d’un je pense donc je suis cartésien en un je pense donc tu es. »[2]
Comme nous venons de le voir, notre fraternité initiatique maçonnique est sans doute plus dans la réalité de ce qui s’y passe (et encore, nous y reviendrons) que dans l’utopie à atteindre. Reste qu’elle a ceci de très particulier, c’est qu’elle est initiatique. Qu’est-ce que cela veut dire ?
2. L’aspect initiatique de la fraternité maçonnique :
S’il s’agit bien d’un amour fraternel de type fratrie (subie) comme je viens de l’expliquer, il y a quelque chose de différent. Car notre appartenance maçonnique, nous la choisissons, en conscience et à plusieurs reprises notre V.M. nous demande si nous voulons poursuivre notre initiation. Si nous ne choisissons pas activement nos Frères et Sœurs comme dans une fratrie consanguine, nous choisissons d’appartenir à une fraternité existante. Et nous choisissons même nos futurs Frères de notre Loge. A plusieurs reprises, j’ai fait référence à notre initiation qui nous créé, constitue et reçois apprenti Franc-maçon et nous octroie cette seule appellation de Frère. Mais restreindre l’aspect initiatique de la fraternité en Franc-maçonnerie à la seule soirée de l’initiation serait lui retirer une grande partie de sa valeur.
En effet, si nous entrons dans la communauté maçonnique le soir de notre initiation, que dis-je, dans la fraternité maçonnique, nous y demeurons jusqu’à notre mort. Et nous le savons, cette fraternité revêt plusieurs aspects :
Esotérique : c’est par le parcours que nous menons en Loge, avec nos Frères, en nous rectifiant nous-mêmes et en renvoyant l’image d’eux-mêmes des autres Frères que l’on progresse, qu’on permet à l’autre aussi d’avancer. En Franc-maçonnerie, si on voyage pour soi-même, c’est avant tout grâce aux autres et donc grâce à leur fraternité initiatique.
Exotérique : nous nous devons aide et assistance, ce qui fait fantasmer beaucoup le monde profane et lui donne des sujets de manchettes régulièrement. Mais qu’en est-il dans la réalité lorsqu’on s’éloigne, comme moi, de son Orient ? Je dois avouer que cette fraternité ne s’exprime plus trop malgré mes mails pour vous souhaiter mes vœux ou vous tenir informés de notre blog. Quels sont les Frères qui prennent de mes nouvelles ? Qui sont ceux qui ont répondu à mes vœux ? Certes, comme je l’ai défini plus haut, je ne peux plus être un Franc-maçon de Grand-Val, ne pratiquant plus le travail dans notre Loge. Je ne suis plus dans la Chaîne d’Union et ne peux plus participer à l’égrégore de Grand-Val. Mais je reste votre Frère. Se la question sur le rôle l'hospitalier, officier si important dans une Loge. Qui prend des nouvelles de nos Frères qui se sont tous éloignés de notre Orient, y compris des anciens Vénérables-Maîtres, des Frères malades ? Qui prend encore des nouvelles de Frères démissionnaires ? Alors notre fraternité initiatique est-elle « Agapê » ou « philia » ? La bonne pensée maçonnique qui voudrait que ne règne que l’amour « Agapê » entre les Frères se heurte à la réalité. Si la fraternité existe encore, elle ne se résume qu’à un lien dû à notre initiation et à ce que nous avons partagé en Loge pendant un certain temps et elle se vide, par notre faute, de tout amour qu’il soit. D’ailleurs, à la question rituelle « êtes-vous Franc-maçon ? » ne répondons-nous pas : « mes Frères me reconnaissent comme tel ». Dans cette question-réponse, il n’existe qu’un lien de reconnaissance entre les Frères. Si nous nous contentons de ce simple lien qui est vidé de sa substance « amour », y-a-t’il encore un intérêt à être Franc-maçon ?
Nous ne pouvons pas nous contenter de partager une certaine fraternité pendant les travaux et entre ceux-ci, plus rien ! Il nous appartient de la faire vivre et de lui donner le plus fort contenu qu’il soit.
La fraternité initiatique se partage, elle se cultive par l’échange en Loge d’abord mais en « poursuivant à l’extérieur l’œuvre commencée dans le Temple ». Comme je le disais précédemment, la fraternité qui nous unit est un devoir !
- Oui, nous avons le devoir d’aimer nos Frères pour leur faire part de nos réflexions quand ils planchent, de pouvoir leur confier toute notre intimité la plus profonde et de recevoir toute leur intimité. C’est d’ailleurs cette seule question qui anime un Frère enquêteur face à un candidat.
- Nous avons aussi le devoir d’accompagner nos Frères tout au long de notre parcours initiatique, et du leur. C’est ça l’échange dans la fraternité, l’amour « philia ».
3. Pour conclure :
Je crois que pour vivre ensemble de manière plus fraternelle, nous devrions ne pas perdre de vue la phrase que nous dit le second Surveillant lors de la clôture de nos travaux : « que l’amour règne parmi les hommes ».

