Je suis parti du théorème, sans doute simpliste : « la Liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui » pour développer ma planche.
A quel degré de nécessité se trouve la Liberté pour un être humain ?
Abraham Maslow développe, en 1954, une théorie des besoins sur 5 niveaux fondamentaux de l’homme :
1. Physiologiques (c’est à dire le logement, la nourriture, les vêtements et le mode de vie dans son ensemble,…)
2. Sécuritaires (c’est à dire les sécurités de l'emploi, des revenus, des ressources physiques, la sécurité, la stabilité familiale, la santé…)
3. Sociaux (c’est à dire les sentiments d’appartenance à un groupe associatif, professionnel ou les loisirs,…)
4. D’autonomie et d’indépendance
5. De réalisation de soi
Ces besoins sont hiérarchisés et dépendants, c'est-à-dire que les besoins d’un niveau supérieur ne peuvent pas vraiment être comblés tant que ceux du niveau inférieur ne le sont pas.
A quel niveau la Liberté se place-t-elle ? De toute évidence dans le 4ème niveau, celui qui enferme les besoins d’autonomie et d’indépendance. Nous pouvons, dès lors, constater que la Liberté est en fait un besoin qui ne peut être satisfait que si les 3 premiers niveaux sont comblés. Cela semble loin d’être le cas dans de nombreuses situations à travers le monde et même en France.
A. Maslow considère que les 3 premiers niveaux sont satisfaits dans nos sociétés mais que les 2 derniers niveaux le sont rarement. C’est pourquoi l’individu cherche indéfiniment à les combler, ces besoins engendrant des motivations d’action pour l’Homme de notre époque et de nos sociétés.
Certains m’objecteront qu’ils connaissent des ascètes, des Sans Domicile Fixe qui sont libres. Pour moi, les personnes qui font le choix de se démunir sont des personnes qui se contentent du strict minimum des besoins des 3 premiers niveaux de la pyramide de Maslow. Ils n’y renoncent pas car il me semble impossible de renoncer à nos besoins vitaux. Par contre, nous avons chacun des besoins différents. Certains peuvent se satisfaire de peu, d’autres pas, surtout dans la société consumériste dans laquelle nous vivons. Il ne s’agit pas, pour ce psychologue, de dire que les besoins doivent être rassasiés, ils doivent être satisfait. Par exemple, il ne dit pas que nous devons être repu de nourriture mais dit par contre que nous devons combler notre besoin de nourriture pour satisfaire notre faim.
Il apparaît que les besoins d’autonomie, d’indépendance et de réalisation de soi peuvent être considérés comme de perpétuelles aspirations, tandis que les autres fonctionnent sur le modèle homéostatique, c'est-à-dire que le besoin étant satisfait, celui-ci entraîne la disparition de l’état de tension.
Léon Blum anticipait cette analyse en disant que « Toute société qui prétend assurer aux Hommes la Liberté, doit commencer par garantir l’existence. »
Même dans notre société avancée, riche et démocratique, les besoins des 3 premiers niveaux risquent d’être remis en cause. Nous pouvons croiser tous les jours dans Paris, des personnes qui sont très loin d’accomplir ne serait-ce que le niveau 1 de la pyramide de Maslow. Nous pouvons observer que la perte de repères sociaux de notre société engendre la perte des premiers niveaux de cette pyramide de Maslow : par exemple la sécurité ! Pour toutes les personnes concernées par ces pertes de la base de la pyramide de Maslow, il ne saurait être question pour elles d’accéder à cette Liberté que nous appelons de nos vœux.
« L'histoire de l'humanité est un mouvement constant du règne de la nécessité vers le règne de la liberté. » belle pensée qu’aurait du mieux faire valoir son auteur : Mao Tsé-Toung
Les aspirations jouent également un rôle non négligeable car, à l’inverse des besoins, elles correspondent à des désirs tournés vers une fin, un but, un objet. Voilà pourquoi la notion d’intérêt est primordiale pour comprendre le concept d’aspiration. Les aspirations ont toujours une résonance personnelle et une résonance sociale.
On comprend mieux ainsi comment la Liberté de l’Homme qui est une de ses principales aspirations peut être complètement oubliée par les individus vivant dans des sociétés totalitaires qui organisent l’absence de la satisfaction des besoins indispensables à la vie de l’Homme ou des 3 premiers niveaux de la pyramide la Maslow.
La Liberté est donc un luxe que seuls les peuples et les individus pourvus de tout le reste peuvent se permettre. Un peuple qui a faim, froid et soif ne peut penser qu’à faire face à ces besoins pour sa survie. Il sait que sa survie ne dépend pas de sa Liberté. C’est pour cela que nos pays riches ne doivent pas chercher à imposer la Liberté qui n’est pas le souci principal de beaucoup de peuples. Par contre, nous devons tout faire pour combler tous les besoins nécessaires à leur survie : du travail, un toit, du pain et de l’eau puis la santé et l’éducation. On sait que lorsque ces objectifs sont atteints, les peuples se libèrent d’eux-mêmes ; ils se révoltent, imposent une démocratie, réclament la Liberté de s’exprimer, de vivre comme ils l’entendent.
La Liberté ne se donne pas, elle ne peut pas être imposée par qui que ce soit. La Liberté se conquiert petit à petit. Mais uniquement quand les individus sont mûrs pour atteindre un autre degré de l’évolution humaine, de la pyramide de Maslow.
La Liberté est-elle accessible pour un Franc-Maçon ? Tous les Frères qui ont frappé à la porte du Temple, nous les premiers, ont, antérieurement, satisfait leurs besoins physiologiques, sécuritaires, sociaux et d’autonomie et d’indépendance. Nous avons tous souhaités entrer en Franc-Maçonnerie pour une raison fondamentale, la quête du 5ème niveau, celui de la réalisation de soi. Et nous avons trouvé en Loge, un moyen de nous réaliser en toute Liberté car nous avons dépassé le 4ème niveau de la pyramide de Maslow, celui de l’autonomie et de l’indépendance.
Le concept de Liberté a été défini dans les diverses déclarations des Droits de l’Homme, enrichies par celles des Droits de l’Enfant et des Droits de la Femme. Ce sont des droits qui sont déclarés imprescriptibles qui concernent tous les êtres humains. Mais ces droits, conçus et élaborés dans des sociétés particulières (d’abord en Corse, repris par les Etats-Unis d’Amérique puis par la France, enfin en Europe et même à l’O.N.U.) peuvent-ils s’adresser à tous les êtres humains, même ceux qui n’ont pas les mêmes valeurs ? Notre manière de concevoir notre Liberté peut-elle être imposée au reste du Monde ? En décrétant que notre conception de la Liberté est universelle, nous sommes entrain d’imposer une sorte de domination, voire de dictature au reste du monde.
Napoléon 1er a imposé sa dictature en prétextant apporter les Droits de l’Homme à nos voisins. Et plutôt que de nouvelles Libertés, c’est de guerres nombreuses et meurtrières que ces pays ont subi de la part de l’Empereur des Français.
Les pays dits communistes ont prétextés ne pas être concernés par l’application des Droits de l’Homme car ils développaient officiellement d’autres valeurs humaines contradictoires avec la déclaration universelle bien connue (telle que la propriété dans l’article 17 de la déclaration de 1948).
Les Etats-Unis d’Amérique sont en train de répéter la dictature Napoléonienne, mais cette fois au niveau planétaire, en imposant des guerres sous le prétexte de défendre le « monde libre ».
Comment oser imposer nos valeurs, notre conception de la Liberté à des peuples nomades pour qui les frontières n’existent pas, pour qui la propriété et l’école sont des mots inexistants ? Pourquoi imposer l’école obligatoire à des enfants qui n’ont pas forcément besoin de l’apprentissage dont nos sociétés compliquées ont besoin tels que pour les Boschimans, les Aborigènes, les Inuits, les Indiens d’Amérique du Sud vivant encore au milieu de la jungle… Ces peuples ont droit à une Liberté qui soit plus à leur image que celle que nous pouvons développer dans notre civilisation. Nous avons le devoir de respecter leur propre droit à la Liberté.
La devise de la Franc-Maçonnerie (Liberté – Egalité - Fraternité) me semble elle plus appropriée et plus respectueuse de l’identité et de la différence de chacun. Qui plus que cette devise est réellement universelle ? Certains m’objecteront qu’elle est peut-être trop vaste, pas assez définie. Certes, mais c’est cela qui lui donne toute sa valeur et son universalité. Elle renferme le respect de l’autre dans toute sa diversité.
La Liberté absolue serait d’avoir le droit de faire tout ce que bon nous semblerait. Cette Liberté totale ne peut pas exister pour 2 raisons :
- Les tabous socioculturels qui nous bloquent depuis très longtemps (matérialisés par de Décalogue de l’Ancien Testament).
- Le respect de la Liberté d’autrui.
Celle-ci ne peut que nous inciter à admettre l’autre pour ce qu’il est. Plus que de simplement le tolérer ou le respecter ; l’aimer dans toute sa diversité. C’est parce que l’on respecte l’autre et sa Liberté que les tabous socioculturels prennent une telle proportion en nous. C’est par ce respect que notre Liberté ne peut pas être agressive vis à vis d’autrui.
La Liberté est, en fait, prise entre les 2 pinces d’un étau : celle du libre arbitre et celle du déterminisme.
Certains philosophes considèrent que l’exemple type du libre arbitre est l’acte gratuit, l’acte qui ne serait motivé par rien et nécessité par rien.
Mais peut-on avoir un réel libre arbitre quand on s’aperçoit que notre vie est déterminée par l’éducation, la génétique, les rencontres, les influences, les problèmes, les réactions que l’on a eu ?
Juste 4 exemples pour illustrer mon propos :
- J’ai exprimé à mon père, à 5 ans, mon choix libre de vouloir faire du violon. Expression de libre arbitre me direz-vous. Sans doute; quoiqu’à y regarder de plus près… En effet mon père était mélomane et il a communiqué son goût de la musique classique à ma mère. Lorsque celle-ci était enceinte de cet individu qui vous parle ce soir, mon père, pour la détendre lui passait, sur son tourne-disques « Les Quatre Saisons » d’Antonio Vivaldi. Cela détendait bien ma mère qui répétait l’opération à satiété. Le fœtus que j’étais a-t-il associé cette musique avec le bien-être ressenti ? Toujours est-il que, bébé, je dormais peu. A l’écoute de ce morceau de musique, je me calmais immédiatement. Aujourd’hui encore, l’écoute de musique classique m’apaise. Alors mon choix pour le violon, libre arbitre ou déterminisme ?
- Mon choix personnel de frapper à la porte du Temple : très jeune, je fus éduqué par la religion Réformée à un certain goût pour l’altruisme et l’humanisme. Ne me sentant plus très bien dans cette structure pour certaines conduites que je trouvais incompatibles avec les thèses développées, j’allai chercher ailleurs pour accomplir ces principes que j’avais développé. Mon choix s’est porté sur Parti Communiste Français. Pour l’adolescent que j’étais, l’idéal communiste correspondait à ma recherche. Mais les mêmes causes ayant les mêmes effets, je quittais ce mouvement politique. Je devais errer toujours dans cette quête d’humanisme lorsqu’un collègue de travail, trouvant en moi un terrain favorable, se révéla à moi. Intéressé, je travaillais sur moi et frappais à la porte du Temple, 2 ans plus tard. Alors pourquoi ai-je été approché par ce frère ? Par son libre choix ou parce que mon éducation et mon évolution m’avaient déterminé pour être prêt à faire ce travail pour entrer sur les colonnes de Grand-Val ?
- On parle souvent du don de notre Frère Mozart. Chacun sait que son père fut déterminant dans son travail musical. En analysant les divers portraits du musicien, des scientifiques ont émis l’hypothèse que son aptitude géniale pour la musique serait en partie due à une malformation de sa boîte crânienne.
- Je connais 2 enfants qui sont entrés à l’école de l’Opéra de Paris. Le garçon, l’aîné, arrive à se hisser par un travail acharné. Sa sœur, plus douée intrinsèquement selon les professeurs, a moins besoin de travail. Néanmoins, il n’est pas sûr que, malgré ses dons, elle arrive à entrer dans le corps de ballet car sa taille n’est pas dans les standards imposés par la Direction de l’Opéra de Paris.
Vous le voyez, même ce que nous croyons être complètement de notre libre arbitre est en fait, très souvent induit par le déterminisme. Notre passé, notre vécu est déterminant, mais aussi nos gênes. Nous naissons Libres et égaux en droit. Mais honnêtement, le trisomique, le myopathe, l’aveugle, le sourd-muet peuvent-ils avoir le même choix, un libre arbitre identique à un être humain ne présentant pas de handicap lourd ? Le déterminisme est un obstacle à la Liberté qui n’est qu’une illusion pour permettre à l’Homme de vivre et de se considérer Libre.
Spinoza, philosophe déterministe, le confirme par « Les Hommes se croient libres pour cette seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorent les causes par où ils sont déterminés. »
Certains m’objecteront que des individus qui sont dans un univers carcéral avec des règles très strictes arrivent, en s’imposant des règles encore plus difficiles, à atteindre un certain niveau de Liberté. Mais cette Liberté est très fictive, illusoire car déjà restreinte par les règles et contraintes carcérales.
Pourtant, le Rite Ecossais Ancien et Accepté, est strict et, sans aucun doute, nous enferme. Pourtant, loin de nous priver de Liberté, notre rituel nous permet d’y accéder. Comment ? Il nous impose une discipline, c’est vrai. Mais nous y consentons librement car nous pouvons, à tout moment, quitter une loge. Cette discipline engendre en fait une introspection, une certaine sérénité. C’est grâce à celles-ci que nous sommes si libres de tout nous dire en tenue, d’être si intimes et de pouvoir, certaines fois, créer un égrégore. La discipline volontaire de l’esprit me semble donc indispensable au dépassement de soi pour atteindre la Liberté.
Je reprends l’idée de Saint-Exupéry qui déclarait que : « La contrainte te délivre et t'apporte la seule Liberté qui compte. »
Pourtant, qu’en est-il de la Libre pensée, si chère aux Francs-Maçons ? Cette notion ne peut être atteinte qu’au niveau 4 de la pyramide de Maslow. Pourtant, il est impossible, une fois que nous l’avons atteinte, de nous la supprimer. On garde toujours notre Libre pensée en nous à l’inverse d’autres Libertés dont il est aisé de nous priver. C’est un bien inaliénable mais que nous devons toujours continuer à polir.
Aujourd’hui notre société impose des devoirs pour les étrangers travaillant en France (payer les impôts,…) sans leur octroyer les droits dont jouissent les Français de nationalité. C’est pour cette raison que les révolutionnaires, lorsqu’ils ont engendré la constitution de 1793, avaient octroyé les mêmes droits aux étrangers et aux nationaux car ils remplissaient les mêmes devoirs. Ils formaient ainsi les citoyens. Ce qui explique le titre des droits de l’Homme ET DU CITOYEN. N’avons-nous pas le devoir d’octroyer la Liberté et les mêmes droits à des Hommes remplissant les mêmes devoirs ?
Mais pour moi, devoirs et droits de la Liberté de l’Homme sont intimement liés. L’un ne peut exister sans l’autre comme l’équerre et le compas ou comme les carrés du pavé mosaïque. L’équerre symbolise ici les devoirs et le compas les droits. Notre premier travail, équerre sur compas, est bien de s’approprier les devoirs de la Liberté. Plus tard, équerre et compas entremêlés, tout en continuant à œuvrer sur les devoirs, nous pouvons utiliser un peu de droits. Par la suite, équerre sur compas, c’est en toute Liberté et mesure que nous pouvons utiliser les droits. Le travail continue par la connaissance des devoirs qui doivent rester l’œuvre de fond.
Mais si les carrés opposés du pavé mosaïque représentent, les uns les devoirs et les autres les droits, l’initié trouvera sa voie dans la conciliation des contraires en passant du chiffre 2 au nombre 3. Il fera vivre en lui harmonieusement son devoir et son droit à la Liberté tant individuelle que collective.
Les 3 mauvais compagnons ont assassiné notre Maître Hiram car ils voulaient lui voler ses mots du Maître Hiram a préféré la Liberté de leur octroyer ces mots à leur mérite plutôt que de céder à leurs menaces, c’est ce qui l’a tué. Prenons exemple sur notre Maître Hiram en assumant notre devoir à la Liberté plutôt que d’octroyer le Droit aux mauvais compagnons de disposer d’une Liberté qu’ils ne méritent pas.
La notion de Devoir de l’Homme devrait être le pendant nécessaire à chacun pour revendiquer ses propres Droits ou comme le disait Châteaubriand : « C‘est le Devoir qui crée le Droit et non le Droit qui crée le Devoir. »
Si la Liberté de chacun est un droit, accessible aux personnes pourvues des besoins de première nécessité, le respect de celle des autres est bien un devoir. L’accomplissement du droit à la Liberté ne peut exister qu’à travers le devoir du respect d’autrui et donc de sa propre Liberté.
Notre Frère Pierre nous a rappelé récemment la belle citation de Mikhaïl Bakounine, que j’appuierai avec celles de Camus : « La Liberté est un bagne aussi longtemps qu’un seul homme est asservi sur la Terre. » et celle de Sartre : « ...je ne puis prendre ma Liberté pour but, que si je prends également celle des autres pour but. »
Abraham Maslow : « Motivation and personality », Harper, 1954

