Des faits divers ont touché le problème de l'euthanasie qui est inconnue dans la loi française et est, par conséquent, assimilée à un crime. Pourtant, certaines parties du corps médical l'ont pratiquée en catimini. Ne faut-il pas déjà reconnaître son existence pour mieux la combattre ou l'autoriser ?
Face à l’euthanasie, certaines religions et une partie du corps médical y opposent l’acharnement thérapeutique.
Le monde profane nous place dans un choix toujours binaire, blanc ou noir, tels les pavés du pavé mosaïque qui est au centre de notre Loge.
Notre travail et notre devoir de Franc-Maçon exige que nous ayons une approche plus ésotérique par la conciliation des contraires, en passant du chiffre 2 au nombre 3.
La question qui se pose à nous est la suivante : Comment pouvons-nous gérer notre propre mort ? Je pense que nous, francs-maçons, sommes particulièrement bien placés pour aborder les problèmes de la mort. En effet, quel est le fort symbolisme qui émane de notre chaîne d'union sinon un lien avec tous nos frères d'aujourd'hui, d'hier et de demain. Le passage à l'Orient éternel n'est qu'une étape de la vie, une ultime initiation. Nous pouvons et devons aborder ce sujet tabou en toute liberté.
En préambule, je souhaite attirer votre attention quant au mot même d’euthanasie et à la connotation que nous avons tous en tête à cause de ce que véhiculent les média. Travaillons sen toute sincérité et objectivité. Si certains le comprennent comme une mort volontaire et libre d’un patient atteint d’une maladie incurable et qui souffre atrocement, il n’en est rien. J’insiste sur la définition qui est la clef de toute cette planche.
L’euthanasie, est définie par le dictionnaire ROBERT comme suit : «Usage de procédés permettant de hâter ou de provoquer la mort de malades incurables pour leur épargner des souffrances extrêmes ou pour motif d'ordre éthique». Cette théorie fut élaborée par le philosophe anglais Françis Bacon (1561-1626), qui n'hésita pas à se faire le champion de l'adoucissement agonique. Il affirma en effet que «c’est la fonction du médecin de rendre la santé et d’adoucir les peines et les douleurs, non seulement lorsque cet adoucissement peut conduire à la guérison, mais lorsqu’il peut servir à procurer une mort calme et facile». , Françis Bacon prenait alors position dans un débat qui dure encore aujourd’hui : un homme, profane ou spécialiste, a-t-il le droit d’attenter à la vie d’autrui même pour une fin louable ? Si oui, comment définir cette fin louable ? Il s’agit donc bien, en ce qui concerne l’euthanasie, de donner la mort à une personne sans lui avoir demandé son consentement (comme on euthanasie son chien).
Certes, cela peut être pour «épargner des souffrances extrêmes», ce qui est louable, mais aussi «pour motif d'ordre éthique»...
Nietsche (1844-1900) réclama l’euthanasie «pour les parasites de la société, ces malades pour lesquels il est inconvenant de vivre plus longtemps, qui végètent lâchement, ayant perdu le sens de l’avenir ».
Qu'en fut-il sous des gouvernements fascistes, nazis ou communistes tels qu'ils ont existé de par le monde au XXème siècle. N'était-il pas dans le programme des nazis d'euthanasier les enfants incurables en les livrant à la faim, les juifs, les tziganes et les francs-maçons en les déportant avant de les exterminer par le travail ou par le gaz ? N'était-il pas «éthique » pour les conquistadores espagnols d'«euthanasier» les amérindiens hérétiques ?
Chaque idée totalitaire a trouvé de bonnes justifications pour assassiner – euthanasier pardon - les autres. L'euthanasie est la porte ouverte à l'eugénisme.
Forts de ces définitions, l'euthanasie n'est pas le libre choix de celui qui est aux portes de la mort mais de celui qui la procure. C'est donc, une atteinte à la liberté individuelle de disposer de sa vie, de sa mort. Il me semble logique que l'on considère l'euthanasie comme un homicide volontaire comme l’ont fait tous les pays démocratiques ont, jusqu’à présent condamné radicalement l’euthanasie mais j’en reparlerai plus tard.
Que dit, aujourd'hui, le code de déontologie médicale publié en 1995 et qui doit être suivi par tout praticien ? «En toute circonstance, le médecin doit s'efforcer de soulager les souffrances de son malade, l'assister moralement et éviter toute obstination déraisonnable dans les investigations ou la thérapeutique. Le médecin doit accompagner le mourant jusqu'à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriées la qualité d'une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage. Il n'a pas le droit de provoquer délibérément la mort».
Il est très clair que ce code condamne l'euthanasie, comme acte qui provoque délibérément la mort mais aussi le suicide médicalement assisté. Il laisse aux médecins leur appréciation face à l'acharnement thérapeutique en encourageant l'arrêt des soins. Il ne fait pas la différence entre un médecin qui provoque délibérément la mort sans le consentement de son patient de celui qui provoque délibérément la mort à la demande de son patient. C'est ici que se situe la vraie question d’un patient face à sa propre mort.
Aujourd'hui, 79% de français sont favorables à ce qu'on «les aide à mourir s'ils étaient atteints d'une maladie incurable et en proie à des souffrances extrêmes » alors que 12% sont contre. C’est de suicide médicalement assisté dont il s'agit ici car les Français veulent disposer de leur mort et non pas d'euthanasie où le corps médical disposerait de leur vie et de leur mort sans leur consentement.
Je vous propose maintenant d’explorer les 2 manières d’aborder le problème de la fin de vie. Mais avant de parler de suicide accompagné ou d'acharnement thérapeutique, il convient de développer les soins palliatifs à l’hôpital ou à domicile pour accompagner les malades en fin de vie, dignement. Si le corps médical parvenait à éliminer les souffrances, jusqu'à aller à la cure de sommeil pour les derniers instants, le débat que nous menons ce soir serait radicalement différent.
En effet, il est beaucoup moins question d’euthanasie lorsque les équipes de soins palliatifs sont en état d’entourer le patient. Ces soins sont prodigués par des équipes médicales compétentes et complètes avec médecins, psychologues, infirmiers, volontaires formés à des techniques, mais aussi à des «religieux» quand ils sont souhaités par le patient. On n’y laisse jamais un patient souffrir, on l’apaise. On lui parle, l’écoute ainsi qu’à sa famille. C’est beau et difficile d’accompagner les patients pendant cette période de la vie. On témoigne ainsi que la fin de vie peut être digne et sereine.
Alors pourquoi la France est-elle tellement en retard dans le développement des soins palliatifs par rapport aux anglo-saxons ? Est-ce encore dû à notre différence de culture ? Ce n’est que 20 ans après l’Angleterre, en 1987, que la France a vu s’ouvrir sa première unité de soins palliatifs alors que, dans le même temps, la proportion de personnes qui meurent chez elles est passée de 70 à 30%. Quant à la douleur, elle pourrait, avec des doses adaptées, être correctement prise en charge dans 80 à 90% des cas.
Pour moi, la mort volontaire médicalement assistée est réellement différente de l’euthanasie car elle s'apparente au suicide. Je pense que chacun a le droit et la liberté de disposer de sa propre vie et de décider de sa propre mort. Même si le suicide n'est pas, à mon avis, la meilleure solution, ce peut être parfois la moins pire. Aussi, si un malade gravement atteint souhaite mourir, il me semble humain de l'aider à soulager ses douleurs. Encore faut-il qu'il en fasse la demande expresse en toute conscience et qu'il soit incurable. Mais tout malade ne peut pas exprimer sa demande. Ne pourrions-nous pas exprimer notre souhait face à ce problème quand nous sommes sains de corps et d'esprit ?
Nous pourrions faire connaître notre choix sur un fichier, comme pour les dons d'organes ou de laisser des consignes strictes à notre médecin référent ou à notre pharmacie, en laissant l'entière liberté à chacun de changer d'avis par le biais de la future carte à puce médicale.
Mais pour le suicide médicalement assisté, il nécessiterait de légiférer car il est aussi criminel, aujourd'hui, d'aider une personne à se suicider que de tuer.
Est-ce le corps ou l'esprit qui détermine la frontière entre la vie et la mort ? Je pense pour ma part que c’est beaucoup plus l’esprit que le corps qui détermine cette frontière. Mais sachons qu’il n’en est rien pour certaines religions.
La décision d'aide médicale à un suicide pourrait être prise par l'ensemble de l'équipe médicale d'une façon unanime qui déciderait de l'incurabilité du malade et de l'intensité des souffrances qu'il ressent. Si le malade est incurable et que les soins palliatifs ne suffisent plus à le soulager, alors, ce conseil médical pourrait décider d'aider le malade à passer de vie à trépas si et seulement si, celui-ci l'a demandé. C’est cela, le suicide médicalement assisté.
En ce qui concerne l'acharnement thérapeutique, il me semble inhumain d'être obligé aujourd'hui de subir cet acharnement des médecins. Mais ceux-ci sont emprisonnés encore par le vieux serment d'Hippocrate qui exige de maintenir en vie coûte que coûte. La technique médicale a évoluée. Avons-nous le droit de maintenir artificiellement en vie des personnes qui ne sont plus que des plantes, dont l'EEG est plat et dont il est certain qu'elles ne pourront jamais retrouver une quelconque vie active?
Il se pose un réel problème d'ordre éthique, et même de l’ordre de la foi. Pour les hommes libres, la vie leur appartient et ils se sentent le droit de décider librement de leur mort. Pour les catholiques, la vie appartient à Dieu et seul, ce dernier, a le droit de la reprendre. Mais alors, où se situe l'acharnement thérapeutique ? Dans la volonté de Dieu ou dans la volonté des médecins à l'encontre de Dieu ? Je pense que chacun, selon sa propre croyance, a le droit de faire valoir ses choix face à sa propre mort. C’est notre maîtrise du compas qui permet d’apprécier son propre choix face à sa propre mort.
Le problème est complexe et touche notre éthique personnelle profonde. Le plus simple serait de légiférer en laissant la liberté de choix à chacun, la possibilité d'être assisté dans sa démarche. Mais pas de pouvoir tuer impunément ni de pouvoir maintenir artificiellement en vie sous quelque prétexte que ce soit sans le consentement de la personne concernée. Encore une fois, cela me semble être un choix cornélien et extrêmement binaire.
Notre frère et sénateur Caillavet a remarquablement travaillé dans ce sens en fondant une association «Mourir dans la dignité ». Je pense qu’il faut arrêter toute clandestinité en faisant des textes de loi clairs qui permettent certaines choses et pas d’autres.
Très peu de pays ont déjà légiféré sur la fin de vie. Les cas des Pays-Bas, de la Confédération Helvétique ou de la Belgique me semblent intéressants. Ces pays condamnent l'euthanasie (dans le sens de donner la mort sans avoir la volonté du patient) clairement. En revanche l’arrêt des soins et les soins palliatifs y sont assez développés et le suicide médicalement assisté y est autorisé sous certaines conditions :
1) Recueillir de manière répétée et durable la volonté de mourir du patient.
2) N'agir qu'en cas de maladie grave et de souffrances insupportables.
3) Prendre l'avis d'un confrère avant d'agir.
4) Déclarer l'intervention aux autorités.
Ne pourrions-nous pas prendre exemple sur nos voisins pour légiférer et améliorer leur système ?
Mais si nous considérons que nous pouvons maîtriser notre propre vie et pas celle d'autrui, qu'en est-il pour les enfants ? Ceux-ci n'ont pas encore de statut civil. Certains ont une certaine conscience, dépendant de leur âge. Néanmoins, leurs parents ont-ils le droit de disposer de leur vie dans des cas extrêmes ? Que l'on condamne l'euthanasie et l'acharnement thérapeutique, les enfants peuvent-ils eux-mêmes disposer de leur corps et décider d'un suicide médicalement assisté ? Je n’ai pas de réponse à cela.
Je crois d’abord que le terme d’euthanasie qui est repris à satiété dans une mauvaise connotation dans les média est particulièrement mal approprié pour parler de mort heureuse ou choisie. Nous l’avons vu, il ne s’agit pas de cela. Les médecins, comme aucun autre humain, n’ont pas le droit de disposer de notre corps. Il leur est autant interdit de nous maintenir en vie artificiellement que de nous empêcher de nous suicider, dans les conditions extrêmes de souffrances et avec la supervision d’une équipe médicale, contre notre volonté (même quand on est dans l’impossibilité physique de la satisfaire).
Notre devise «Liberté-Egalité-Fraternité» doit aussi pouvoir s'appliquer face au passage à l'orient éternel. La Franc-Maçonnerie nous enseigne aussi « qu’il ne faut pas faire à autrui e que tu ne voudrais pas qu’il te fut fait à toi-même ». Cette question est restée tabou trop longtemps. À mon avis, ce respect de la liberté d'autrui passe d'abord par respecter en toute circonstance la vie de cet autrui en interdisant clairement l'euthanasie, qui est, la porte ouverte à l’eugénisme. Mais aussi en développant les soins palliatifs de fin de vie et en arrêtant l'acharnement thérapeutique. Liberté suprême, laisser la possibilité à chacun de disposer de son corps, de sa vie en se faisant aider par le corps médical si besoin est ou de s'en remettre à Dieu.
Les rapports médecin/patient sont basés sur la confiance du patient en son médecin. Si l'euthanasie était légalisée, comment un patient pourrait avoir confiance en son médecin si celui-ci pouvait lui apporter la mort sans son consentement et se transformer ainsi en son bourreau ? Si l'on continue l'acharnement thérapeutique et que l'on ne protège pas les médecins pour qu'ils puissent aider certaines personnes incurables, qui l'ont décidé, à se suicider, comment un patient peut-il avoir confiance en son médecin, s'il est convaincu que celui-ci n'exécuterait pas ses dernières volontés ?
Je crois qu’il faut que notre société prenne des positions claires et précises :
Vous l’avez vu, nous sommes passés des oppositions acharnement thérapeutique / euthanasie dans lesquels veut nous enfermer la loi au nombre 3, et même peut-être 5, en abordant l’arrêt des soins, les soins palliatifs et même le suicide médicalement assisté. Pourtant, le travail reste à accomplir et je n’ai pas la prétention d’avoir pu ou su apporter une solution au problème posé. J’ai avancé quelques pistes que je vous propose d’explorer ensemble. Toutefois j’ai toujours gardé à l’esprit notre devise : Liberté - Égalité – Fraternité.
Face à ces questions concernant nos droits, mais surtout aussi face à ceux de nos enfants, face à la mort, je me sens vraiment très petit. Il me semble être devant un pavé mosaïque multicolore et voir flou. Il n'y a qu'avec l'aide de vous tous que je pourrai retrouver la vue. Nous devons trouver une voie juste et conforme à notre idéal maçonnique face à un tel problème de société. Seul, la conscience de chacun pourra guider nos pas dans cette recherche d’une Vérité.

