POLITIQUE : Doit-on tout savoir de ceux qui nous gouvernent ? Par Chantal Delsol de l’Institut "Transparence et démocratie"
Il en va de la transparence comme de tout : elle peut présenter un bon ou un exécrable visage. Aussi faut-il préciser de quelle manière, où et pourquoi la réclamer. La démocratie exige le respect de la vie privée et donc la possibilité pour chacun de préserver son domaine secret ; mais elle exige aussi la transparence en ce qui concerne la chose publique - les finances publiques, les choix publics -, et aussi la transparence en ce qui concerne l'identité des citoyens, puisque c'est à travers leur identité que les citoyens font des choix publics. Autrement dit, la démocratie va permettre au citoyen de ne pas apposer sur ses papiers officiels la mention de sa religion, et en même temps va interdire les religions secrètes qui permettraient au citoyen de faire des choix politiques aux motivations détournées, et de s'avancer masqué. C'est pourquoi la franc-maçonnerie représente un mouvement essentiellement antidémocratique et, dans ce régime, une sorte de maladie gravissime dont on ne se soucie, pas tout simplement parce que trop de gens en sont atteints..."
Réponse du Grand Maître : Paris, le 30 juin 2011
Madame, Vous avez signé dans le numéro du 16 juin 2011 de Valeurs actuelles, dans la rubrique Parlons vrai, un éditorial qui m'a laissé quelque peu étonné (le terme est une litote…).
En effet, après avoir affirmé que la démocratie exige le respect de la vie privée mais qu'elle demande aussi la transparence pour la chose publique, ce en quoi nous sommes parfaitement d'accord, votre propos dérive de manière assez incompréhensible : ainsi il serait logique que le citoyen ne fasse pas mention de sa religion mais que les religions « secrètes », soient interdites. Je ne sais ce qu'est une religion secrète, à moins que vous ne songiez à certains mouvements charismatiques ou à certaines églises évangéliques ou à l'Opus Dei, toutes structures dont on pourrait se demander effectivement si la distance entre elles et certaines dérives sectaires serait suffisamment éloignée.
Je suis donc extrêmement surpris de l'amalgame que vous laissez supposer entre ce type de mouvement et la Franc-maçonnerie, qui n'est ni une association à but politique, ni une structure religieuse, mais qui est une institution qui s'est installée progressivement en France depuis 1728 (du moins en ce qui concerne la Grande Loge de France) et qui s'est voulue en permanence comme une école mutuelle de pensée, de réflexion, permettant à chacun de ses membres de se « perfectionner » c'est-à-dire de développer ses connaissances scientifiques, philosophiques et surtout de progresser spirituellement et par la même de travailler dans la société en toute liberté de pensée, d'expression et d'action . C'est ainsi que les Francs-Maçons depuis près de trois siècles ont été à la pointe ou ont accompagné l'essentiel du progrès social et économique dans notre pays.
Qu'il me suffise pour ne citer que quelques exemples parmi les plus connus, de la loi de séparation des églises et de l'Etat, de l'abolition de l'esclavage, du grand mouvement d'émancipation féminine, du planning familial et de la contraception, de la défense permanente de la démocratie et des droits de l'homme, de la promotion de la dignité humaine en toutes circonstances, vous me permettrez d'arrêter là cette énumération qui est loin d'être exhaustive et qui permet de comprendre que la Franc-maçonnerie n'est ni une religion secrète ni un « mouvement essentiellement antidémocratique » et encore moins une sorte de « maladie gravissime ».
Je ne sais si les expressions que vous avez utilisées ont dépassé ou non votre pensée mais elles ont en tout cas fait resurgir un certain nombre de « clichés » qui eurent cours avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Le refus de considérer l'autre comme un autre soi-même, pour reprendre l'expression de Paul Ricœur ou comme un « alios autos », pour reprendre la formule aristotélicienne et le refus corrélatif d'accorder à chacun la liberté de penser et la liberté de s'exprimer me semblent caractériser cette époque historique, en opposition totale avec les valeurs de l'humanisme et du sens de la justice que nous avons tous reçus en héritage de la culture hellénique et de la tradition hébraïque.
Il n'y a pas de démocratie sans respect absolu de l'altérité et de la dignité de chacun.
Plus curieusement encore, et cela m'a profondément choqué, c'est l'idée que vous vous faites de la notion de citoyen quand vous exigez la transparence « en ce qui concerne l'identité des citoyens ». Y aurait-il plusieurs types d'identités et plusieurs types de citoyens? Seraient-ce des identités qui détermineraient la citoyenneté ou la non citoyenneté? Dans la République Athénienne il y avait certes des citoyens, des métèques et des barbares mais c'était bien la citoyenneté qui définissait l'identité et non l'inverse. Supposer qu'il puisse y avoir plusieurs types d'identité et exiger la transparence sur ces différents types d'identité c'est au fond refuser la notion de citoyen, cette notion qui est au cœur de la Res Publica, la chose publique, celle que nous partageons tous.
Ce n'est que dans les pays totalitaires ou théocratiques que l'on recense les habitants en fonction de leur religion, de leur origine ou de leurs appartenances, la République ne peut connaître que des citoyens qui naissent libres et égaux en dignité et en droit.
Les Francs-Maçons de toutes obédiences revendiquent et ont toujours revendiqué ce combat pour l'égalité des droits et pour la dignité de chacun. Si cette revendication vous apparaît comme une maladie, le chirurgien que je suis la revendique pour tous.
Vous me permettrez enfin d'observer que nous avions eu le plaisir de vous recevoir dans le cadre de nos conférences « Enjeux et Perspectives », le 21 mai dernier pour un exposé que vous avez bien voulu donner dans le Grand Temple de la Grande Loge, il y a quelques mois. Cela me semble témoigner du respect que nous avons pour la liberté d'expression de chacun, et il m'était permis de penser que, même ne partageant pas nos réflexions, il eut été possible de dialoguer et, à tout le moins, de nous écouter et de tenter de nous comprendre.
Il semble que cela ne soit pas possible, du moins aujourd'hui, et je le regrette.
Je vous prie de croire, Madame, à l'expression de ma considération distinguée.
Alain-Noel Dubart, Grand Maître de la Grande Loge de France

