Nous sommes au printemps 1791, à Vienne. Mozart, né en 1756, a donc 35 ans ; dans moins de six mois il sera mort.
C’est un Franc-Maçon assidu et très actif, depuis son initiation en décembre 1784 à la Loge « La Bienfaisance ». Il y a reçu les grades de Compagnon et de Maître, avant d’intégrer une nouvelle Loge : « L’Espérance Couronnée », où il fera initier son père Léopold. Il sera même le présentateur de Joseph Haydn, son « père spirituel » en matière musicale, de 24 ans son aîné ; c’est dans un Atelier voisin, « La Vraie Concorde », que Mozart le fera initier.
C’est dire que Wolfgang Amédée n’est pas un maçon de façade. Il le manifeste en composant une abondante musique maçonnique, en particulier des cantates, qu’interprétaient ses Frères. sur les colonnes – car les Maîtres chantaient pendant les Tenues. Il a laissé aussi la bouleversante « Musique funèbre maçonnique », composée à l’occasion des funérailles de son ami et Vénérable Ignaz von Born.
Le contexte européen contribue à l’expliquer : on sait que la soeur de l’Empereur Joseph II, donnée en mariage à Louis XVI, connaît un sort tragique : « L’Autrichienne » n’est pas encore décapitée, mais elle croupit dans les geôles de la Conciergerie. Or, qui est soupçonné de vouloir renverser les trônes et instaurer des régimes révolutionnaires ? Les philosophes, et les écrivains, bien sûr – ces maudits encyclopédistes ! – mais aussi tous ces gens (nobles, petits bourgeois ou même vulgaires roturiers, comme de simples musiciens) qui s’assemblent en secret le soir pour y manigancer dans leurs « Loges », comme ils disent, on ne sait trop quels complots.
C’est pourquoi l’ambiance à Vienne n’est pas à la mansuétude impériale ; pas plus d’ailleurs, depuis Rome, qu’à l’indulgence papale, alors que commencent à pleuvoir les bulles d’excommunication.
Mozart, à cette époque, démontre dans sa correspondance privée – en particulier avec son père Léopold – combien il est sensible au mouvement des idées et à ce qui se trame au-delà des frontières. Sa « politisation » se manifeste dans Le Mariage de Figaro, par exemple, où il met en musique les audaces de Beaumarchais sur l’abolition des classes sociales, ou dans L’Enlèvement au Sérail, où il piétine allègrement les convenances et les mœurs. A tel point que Mozart est devenu plus ou moins suspect, et tenu à l’écart par la cour impériale.
Mozart a atteint la plénitude de son génie. Plusieurs de ses opéras sont des succès. Les plus connus ont été composés sur des livrets écrits en italien par Lorenzo da Ponte, comme Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Cosi fan Tutte. Son œuvre symphonique, ou pour orchestre de chambre, est riche de plus de 500 opus. Sa musique religieuse est abondante, même s’il lui reste à composer son Requiem, qu’il laissera d’ailleurs inachevé. Un détail particulièrement émouvant : la toute dernière œuvre qu’il ait composée, le dernier n° du catalogue Koeschel (623), est un chant maçonnique : « Enlaçons nos mains ».
Voici donc qu’en 1791 Mozart, et un ancien Franc-Maçon se mettent d’accord pour monter un opéra d’un genre très particulier, qui devra être à la fois populaire (donc en allemand) et à grand spectacle, mais aussi philosophique. Nos deux compères vont travailler d’arrache-pied et en parfaite collaboration, pour aboutir en quelques semaines à la première représentation de cette Zauberflötte, la Flûte magique (nous verrons plus loin la nuance).
Depuis 215 ans, se joue dans le monde entier une œuvre musicale au destin étrange : l’immense majorité des spectateurs croit assister à une sorte d’aimable fable orientaliste, dont l’intrigue assez incohérente est heureusement sauvée par une musique fort plaisante. Mais dans le même temps, une minorité d’initiés savoure un conte initiatique riche d’enseignements et y voit, à juste titre, une œuvre typiquement maçonnique, unique en son genre.
Mozart a en effet – avec la complicité active d’Emmanuel Schikaneder – réussi le tour de force d’écrire un opéra à tiroirs, une sorte d’opéra-gigogne où une pièce est imbriquée dans l’autre.
Voyons d’abord le côté non-maçon, tel qu’il apparaît au spectateur non averti. Il s’agit en principe d’un opéra-comique, c’est-à-dire alternant parties chantées et parlées. Mais en fait, en termes d’aujourd’hui, il s’agirait plutôt d’une comédie musicale, ou comme on disait naguère d’une opérette à grand spectacle : il y a des costumes chatoyants, des changements de décor spectaculaires, des animaux qui dansent sur scène, une fée qui descend des cintres, du tonnerre et des éclairs, des sketches comiques, et bien sûr une happy end. Bref, on imagine cela très bien au Châtelet ou à Mogador…
C’est d’ailleurs bien ainsi que les Viennois le voient en 1791. La Zauberflöte est créée le 30 septembre dans un théâtre consacré au siegspiel, le spectacle musical populaire. Son propriétaire-animateur n’est autre que Schikaneder. En tant que producteur, il entretient une troupe à l’année et il faut donc que chaque spectacle offre un emploi à tous : un ténor jeune premier, une basse père noble, une soprano-lyrique, des chœurs, etc. Comme Schikaneder écrit lui-même le scénario – pardon : le livret – il se réserve (car il est aussi acteur et chanteur et assez cabot) un rôle à succès : celui du comique sympathique. Il sera donc, dès la création de La Flûte, l’oiseleur Papageno, vêtu d’un costume couvert de plumes bariolées, qui entre en scène peu après le lever de rideau pour recueillir les premiers applaudissements. Le voici :
Puisque nous voici partis dans les personnages, continuons les présentations.
Le jeune premier, c’est Tamino, un « prince » de nationalité indéterminée, célibataire, beau gosse, vertueux et courageux à souhait, qui voyage à travers une vaste forêt. La jeune première, qui bien sûr lui tombera finalement dans les bras, se nomme Pamina ; elle est innocente et un peu désorientée, mais son cœur valeureux ne demande qu’à s’amouracher. Les voici en duo :
La mère de Pamina est une dame autoritaire, qu’on ne verra que deux fois. On l’appelle La Reine de la Nuit, un personnage-clé assez ambigu, qui apparaît au son du tonnerre et se manifeste surtout par des imprécations.
La Reine de la Nuit a pour pendant masculin un « Roi » avec lequel elle entretient des rapports conflictuels – c’est même son ennemi – le nommé Sarastro, qui ressemble plus à une sorte de grand-prêtre qu’à un monarque temporel. Il règne sur un cénacle d’hommes à la posture hiératique, vivant dans une sorte d’ermitage où ils cultivent des vertus élevées.
L’oiseleur Papageno (papegay = perroquet), qui capture des volatiles pour les revendre, est un rustre hâbleur, couard, un peu ivrogne ; sympa, mais incapable de s’élever au-dessus de sa condition. Comme il se désole de n’avoir pas encore rencontré l’âme-sœur, l’auteur compatissant lui jette dans les bras, à la fin de l’intrigue, une Papagena, son miroir, faite sur mesure pour l’indispensable duo comique du deuxième acte.
N’oublions pas le serviteur de Sarastro qui devient dans le cours de l’opéra, l’âme damnée de la Reine de la Nuit, le gardien d’esclaves Monostatos. C’est un maure lubrique, aussi noir de peau que l’est son âme, si toutefois il en a une. Ce personnage perfide et libidineux est chargé par Sarastro de veiller sur Pamina, mais il sera sur le point de la violer pendant son sommeil ce qui entraînera son bannissement par Sarastro et sa récupération par la Reine de la Nuit.
Rassurez-vous, ça s’arrangera à temps et Monostatos sera châtié.
La distribution ne s’arrête pas là ! Vous verrez apparaître périodiquement trois commères qui donneront des conseils aux héros quand ils sont dans l’embarras : ce sont les trois dames de compagnie de la Reine de la Nuit, qui chantent en trio.
Il y a aussi trois jeunes garçons, sortes d’angelots joufflus qui planent dans les airs tout en chantant, eux aussi. Ils sont au service de Sarastro.
Mais que diable font tous ces gens ? Eh bien ils se livrent à une sorte de turquerie, qui pourrait aussi se dérouler en Egypte, ou en Inde, au cours de laquelle une mère éplorée demande à un jeune prince de délivrer sa fille, prisonnière d’un méchant tyran. Pour y parvenir, il devra vaincre maints périls et reçoit pour l’y aider un instrument merveilleux, une sorte de flûte de Pan dont le son aura le pouvoir de calmer tant les animaux sauvages que les humains vindicatifs. La flûte en question n’est donc pas enchantée (ayant subi passivement un enchantement) mais bel et bien magique, car elle est douée de pouvoirs positifs. D’où le contresens de la traduction française de Zauberflöte : La Flûte Magique (voire enchanteresse), et non Enchantée…
Mais revenons à Tamino : chemin faisant, il s’apercevra que la mère éplorée n’est en réalité qu’une antipathique mégère, et que le prétendu tyran est en fait un homme sage et généreux, qui se fera un plaisir de sceller l’union de Tamino et de Pamina.
Mais où est donc, dans cette intrigue à dormir debout, le soi-disant message philosophique, voire le spectacle maçonnique ?
Pour mieux comprendre le mécanisme ingénieux par lequel Mozart et Schikaneder ont dissimulé aux yeux des profanes ce qui n’apparaît en pleine lumière qu’aux seuls initiés, replongeons-nous d’abord dans le contexte de l’époque.
L’Empire austro-hongrois des Habsbourg voit d’un très mauvais œil les évènements qui se déroulent en France depuis 1789. Les trônes vacillent ou se sentent ébranlés par les Lumières. Les royautés européennes se méfient de ces assemblées plus ou moins secrètes d’hommes « éclairés » qui pourraient comploter on ne sait quelle subversion. En Allemagne, les monarques qui se succèdent alternent bienveillance et répression. L'Eglise n’apparaît pas en première ligne, mais s’agite dans la coulisse : la première bulle papale anti-maçonnique date de 1738 ; mais ne sera entérinée en Allemagne qu’à partir de 1784.
Wolfgang a été élevé, cela allait de soi, dans la religion catholique. Mais il a beaucoup voyagé, vu et entendu beaucoup de choses, depuis son enfance et son adolescence vagabondes, trimballé par son père Léopold, depuis l’âge de 7 ans, à travers toutes les cours d’Europe et exhibé comme un animal savant. Mais son génie a heureusement survécu à tous les naufrages possibles et s’est épanoui – à travers bien des vicissitudes matérielles – jusqu’à atteindre une juste reconnaissance des milieux musicaux, à défaut - hélas - des cercles officiels et du grand public.
C’est un adulte largement mature qui entre en maçonnerie à l’âge de 29 ans. Mozart, ancien Kapellmeister du Prince-Archevêque de Salzbourg, le prétentieux Colloredo (qui aurait été maçon), est maintenant musicien appointé par la Cour Impériale de Joseph II (lui-même grand protecteur de la Franc-Maçonnerie).
Celui-ci le tient à distance, car le souverain n’a guère apprécié que son obligé ait mis en scène la Liberté dans L’Enlèvement au Sérail, puis l’Ēgalité dans Le Mariage de Figaro ; il ne faut donc pas aggraver les choses en mettant trop en lumière la Fraternité, qui sera la clé de La Flûte. C’est sans doute une des raisons qui conduiront Mozart et Schikaneder à dissimuler soigneusement leur séditieuse entreprise : celle qui consisterait à montrer la voie initiatique, voie qui conduit vers la Lumière, donc vers l’émancipation.
Car nous voici au cœur du sujet : la Flûte n’est rien d’autre que le récit de l’Initiation. Revisitons maintenant l’intrigue avec les yeux et les oreilles d’un Franc-Maçon.
Ecoutons d’abord un extrait de l’Ouverture de La Flûte Enchantée, composée par Mozart l’avant-veille de la première représentation, donc quand l’opéra lui-même est entièrement écrit. Comme le veut la tradition, cette ouverture est un condensé, un résumé, de l’œuvre tout entière.
Cette ouverture comporte plusieurs séries d’accords rythmés qui n’attirent guère l’attention du public, mais qui éveillent l’intérêt du Maçon. Prenons d’abord les toutes premières mesures, avec leurs cinq accords de la forme O=OO=OO :
Les historiens de la maçonnerie nous disent qu’il s’agit de la batterie réservée aux Loges d’Adoption, ces ateliers « mineurs » réservés aux femmes et travaillant sous la « protection » de Loges masculines. Cette batterie imparfaite symbolise, au début de l’action, la présence d’une jeune profane qui va bientôt gravir les échelons qui la mèneront, avec son compagnon, à l’initiation. Leur parcours sera semé d’embûches, tourmenté ; jugez-en par ce rythme syncopé qui chez Mozart évoque le désordre :
11 - Ouverture Tourmente profane
Mais après toutes ces épreuves, qui se déroulent au premier acte, arrive au second acte le moment solennel de l’entrée dans le Temple. Elle sera marquée, en plein milieu de l’Ouverture, par la triple batterie au rite en usage dans les Loges du 18e siècle, et que ceux d’entre vous pratiquant le rite Français connaissent bien : la batterie de type OO=O, ici répétée trois fois crescendo :
Cette triple batterie marque le tournant de l’action : la suite nous mènera, sur un rythme et une tonalité beaucoup plus sereins, vers l’apothéose finale, marquée par la batterie parfaite, en triangle équilatéral, celle qui nous est chère au rite Ecossais, et qui était pour Mozart le signe de la perfection du Maître : O=O=O
Ainsi donc, dès les premières mesures, est planté le décor, est tracé le fil conducteur, qui vont nous accompagner tout au long de l’œuvre.
Trois profanes font connaissance au premier acte : deux jeunes hommes dont l’un est noble, généreux, courageux, l’autre pusillanime, jouisseur, dénué d’ambition. La jeune fille est déterminée, affectueuse, droite. Ils vont affronter ensemble les épreuves : celles de la terre, de l’air, de l’eau et du feu. Le couard Papageno, renoncera en cours de route et ne sera pas admis aux mystères de l’initiation. Le valeureux Tamino est d’abord victime, dès la première scène, d’un évanouissement qui préfigure la mort symbolique qui doit précéder la re-naissance. Il subira ensuite avec succès l’épreuve du silence et celle du bandeau, qui le rendront digne de l’amour de Pamina ; celle-ci sera jugée apte à être à l’accompagner dans les épreuves finales et d’être admise avec lui parmi les initiés. C’est le Vénérable-Maître Sarastro qui leur donnera la lumière. Il est flanqué en scène de l’Orateur et de l’Expert, chargés d’éprouver les impétrants. Deux autres Maîtres figurent le Premier et le Second Surveillant, comme on va bientôt les entendre.
D’innombrables symboles maçonniques émaillent l’œuvre, comme le lunaire de la Reine de la Nuit, le solaire de Sarastro, etc. Un auteur, le musicologue Jacques Chailley, en a fait un livre de 350 pages, qui montre même comment chaque air est écrit dans une tonalité ou une rythmique inspirées par notre symbolisme.
Dans un ouvrage de 1200 pages consacré à Mozart, Jean et Brigitte Massin ont accordé une large place à La Flûte, dont ils dissèquent les principaux airs chantés, avec une traduction mettant en évidence leur corrélation philosophique.
Voici par exemple ce que les pochettes appellent La marche des Prêtres et qui n’est autre que l’entrée en Loge des Maîtres qui vont délibérer sur l’admission des impétrants :
Ce qu’il y a cependant de plus ouvertement maçonnique dans La Flûte, ce sont les séquences parlées. Or, celles-ci sont pratiquement toujours absentes des enregistrements du commerce, et sont également coupées par les metteurs en scène, au moins hors d’Allemagne, car ils sont inintelligibles aux non-germanophones et jugés ennuyeux pour le public. Par chance, il existe un CD chanté en allemand, mais parlé en français : il s’agit de l’enregistrement du spectacle qui a été donné dans le grand Temple de la Grande Loge De France. en 2005. Voici la délibération du collège des Maîtres qui doit décider de l’admission aux épreuves des trois profanes :
Sarastro demande ensuite aux Maîtres de se recueillir et de se concentrer avant de poursuivre les travaux ; ils invoquent Isis et Osiris, le couple initiatique, dans un beau chœur d’hommes comme Mozart n’en a écrits que pour les travaux de Loge :
Les travaux vont alors s’ouvrir par un rappel des buts de l’Ordre, véritable scène de propagande maçonnique, directement tirée du catéchisme des Loges allemandes du 18ème siècle et toujours d’une entière actualité :
Je vous rappelle que cette scène figure intégralement dans le livret original de La Flûte, tel que l’entendaient les Viennois de 1791 mais , il n’est pas dit notre Loge, mais notre assemblée et que les 1er et 2ème Surveillant sont appelés Assistants. Le Couvreur est appelé Gardien, seul l’Orateur (Sprecher) garde son titre.
Viendra ensuite la cérémonie d’initiation des trois profanes, qui verront le pauvre Papageno, terrorisé par les épreuves de la terre et du feu, abandonner en cours de route, comme le montre cette scène d’opérette destinée à dérider le public : l’oiseleur tombe nez à nez avec une bête sauvage, que Tamino va aussitôt dompter par un air de sa flûte magique (c’est seul moment où vous l’aurez entendue !) :
Le triomphe du courage – et celui de l’amour – mèneront donc seuls Tamino et Pamina vers la vraie Lumière, tandis que Papageno se consolera avec sa nouvelle compagne, à qui il promet de faire beaucoup d’enfants…
Et c’est par un hymne repris en chœur par toute la troupe que s’achève la Zauberflöte viennoise de 1791, sous les applaudissements d’un public enthousiaste, qui donnera à Mozart sa dernière joie, une joie immense, deux mois seulement avant sa mort.
Quant à nous, il reste à nous pencher, comme promis, sur cet aspect particulier de l’opéra qu’est l’évocation de l’initiation féminine.
L’une des erreurs à ne pas commettre, lorsqu’on cherche à comprendre une œuvre du passé, serait de la voir avec nos yeux du 21ème siècle. Il nous faut faire un effort d’imagination pour nous transposer dans le contexte culturel de l’époque et apprécier ce que l’auteur a pu apporter comme innovation, donc comme transgression. Ce qui est vrai pour Courbet ou Matisse, pour Stravinsky ou Rodin, pour Baudelaire ou Céline, l’est aussi pour Mozart.
Oser mettre en scène une initiation sur les tréteaux d’un théâtre populaire est déjà audacieux. Mais démontrer au public viennois de 1792 qu’une femme a autant de capacités qu’un homme à recevoir la lumière est encore bien plus incongru.
Certes, il a existé des sociétés initiatiques féminines. Mais leur souvenir est enfoui dans les tablettes, les parchemins ou les papyrus au fond des bibliothèques. Le culte d’Isis, il est vrai, connaît au 18ème siècle une certaine vogue, mais il s’agit plus de se référer à une déesse tutélaire qu’à honorer la femme en général. La place de celle-ci dans la société de l’époque est en effet strictement codifiée et limitée.
Les Loges ne font pas exception. Depuis les Constitutions d’Anderson, en 1737 (qui ne datent donc que d’une cinquantaine d’années), on ne saurait accepter sur les Col:. ni libertin, ni esclave, ni femme. De timides tentatives ont cependant vu le jour : l’Ordre féminin des Mopses, ou les Loges dites d’Adoption. Dans les deux cas, il s’agit d’une sorte de succédané de Maçonnerie, pour ne pas dire de sous-produit.
Les rituels, en particulier, sont réduits à des parodies infantilisantes ayant pour but – ou en tous cas pour effet – de rappeler aux impétrantes que leur esprit faible et futile ne peut accéder qu'à l’aspect superficiel des choses.
L’initiation féminine est soit un sujet tabou, soit un objet de dérision (quand il n’est pas graveleux). Une littérature abondante existe sur le sujet. Cent ans après Mozart – et Olympe de Gouges, guillotinée quelques mois après la première de La Flûte Enchantée – il faudra attendre Annie Besant et Maria Deraismes pour voir enfin le sujet émerger en plein jour… Plus de cent autres années ont passé depuis, et il n’est pas certain que l’on ait beaucoup progressé…
Mais revenons à notre héroïne de ce soir. Le rôle de Pamina aurait pu se limiter à celui de la pâle et timide jeune fille des premières scènes du 1er acte. Elle aurait pu, toute éperdue d’admiration amoureuse envers Tamino, assister de loin, ou dans la coulisse, à son cheminement initiatique. Mais ce n’est pas pour des raisons théâtrales, ou purement scéniques, que Mozart et Schikaneder en ont décidé autrement : c’est par un propos délibéré qu’ils ont voulu l’associer à ce triomphe de la force, de la sagesse et de la beauté, en faire la première femme à frapper à la porte du Temple et à recevoir la lumière.
Elle a tout pour en être digne. Pamina va en effet faire montre d’un grand nombre de qualités qui sont souvent la face radieuse de son sexe : la détermination, l’esprit de décision, le courage moral et physique.
Rappelons qu’elle a été élevée par la Reine de la Nuit, qui la considère comme sa fille adoptive. Elle est donc issue des ténèbres, ce qui peut symboliser l’état général d’ignorance des femmes de l’époque, maintenues sous le double carcan de la société civile impériale – et d’une religion obscurantiste (d’où le sens de ces deux mots accolés : Reine de la Nuit).
Cette lourde malédiction, Pamina devra encore l’endurer en subissant les approches lascives de Monostatos. Elle, la blanche colombe, comme il l’appelle, sera l’objet du désir du noir corbeau, pour reprendre la célèbre allégorie biblique de la fin du Déluge. Elle n’en sera délivrée que par la sage autorité de Sarastro, lequel fera punir Monostatos de 77 coups de bâton qui se réfugiera auprès de la Reine de la Nuit!
Il y a un détail assez curieux – et très symptomatique - dans la scène de la délibération des Maîtres : Sarastro demande leur accord pour l’initiation de Tamino. Tous répondent par l’affirmative. Puis il pose la même question pour Pamina. Tous se taisent. De sa propre autorité, Sarastro en déduit qu’il n’y a pas d’opposition, conclut positivement et fait introduire les deux récipiendaires. J’y vois une pique de Mozart envers la misogynie de ses FF:. de L:. et un hommage rendu par avance au Grand-Maître idéal qui oserait un jour prendre position en faveur de l’entrée des femmes au sein de la F:.M:., fût-ce en passant outre à l’hostilité des siens…
Mais tout en rendant hommage à Wolfgang pour son audace, il nous faut cependant en marquer les limites. Le ressort réel qui guide Pamina n’est pas la seule quête de la Vérité, ou de la Sagesse ; c’est bien plutôt l’amour, qui lui fait mettre ses pas dans ceux de son bien-aimé. Et c’est à un couple que la lumière sera donnée, manière d’indiquer que – si la femme peut être initiée, certes – ce n’est cependant qu’en raison de sa complémentarité avec l’homme. On trouve là le préjugé social sur lequel même Mozart (et Schikaneder) ont buté, et qui leur a survécu tant de lustres !
Mais ne leur en tenons pas rigueur ; ce serait tomber dans le travers que je dénonçais il y a quelques minutes : les juger selon les critères de notre époque. Retenons plutôt ce qu’il y avait de novateur dans cette entreprise : présenter à un public populaire des faubourgs de Vienne, au nez et à la barbe des censeurs de tout poil, un conte initiatique qui réussit à être tout à la fois émouvant et drôle, ésotérique et pédagogique, servi d'un bout à l’autre par une musique d’une incomparable richesse, soulignant subtilement chaque scène, chaque phrase, par une tonalité, un rythme, une orchestration, dont on ne se lasse pas d’admirer la virtuosité.
Le temps nous aura manqué pour aborder l’aspect de pamphlet anti-clérical et politique, brossé notamment à travers les personnages de la Reine de la Nuit et de Monostatos, que je considère étant comme la troisième œuvre incluse dans la Zauberflöte, cachée derrière les deux premières.
Puissiez-vous, avoir éprouvé avec moi, le désir d’aller un peu plus loin dans la connaissance de cette œuvre magistrale et dans l’amour que nous devons à Wolfgang Amadeus Mozart.
Jean-René B et André B
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